À Jean-Louis Cloët
qui me permit de partager ces instants, dans l'amitié, en août 1994.


Je n’oublie pas le regard d’eau bleu, ni le sourire ému qu’Hélène nous adressa sur le seuil de la maison de Louisfert, lorsque nous sommes arrivés, les bras chargés de fleurs, en récitant ces deux vers de Cadou :
Pourquoi n’allez-vous pas à Paris ?
- Mais l’odeur des lys ! Mais l’odeur des lys !

Quarante-trois ans avaient passé depuis la mort du poète météore, René Guy Cadou, le 20 mars 1951, alors âgé de trente-et-un ans. Son portrait sculpté sur la façade par Jean Fréour était là à l'évidence pour nous le rappeler. Mais la maison était toujours la même... Grande et haute, elle se dressait fièrement à l'entrée du village, « comme la proue d'un navire », avec d'un côté, cette cour d'école carré au préau minuscule, et de l'autre, un jardinet avec une petite barrière de bois blanc, à l'est de laquelle une route fuyait, plus loin, vers un hameau, des prés et des champs, toute une campagne désolée.

La demeure de René Guy Cadou Copyright Photo Lucien Jacques                                                                                          © Photo Vincent Jacques / Couverture Plaquette Joca Seria.
Louisfert, haut lieu des poètes

Hélène nous fit entrer dans le petit salon.
« C'est là, dit-elle, que Cadou recevait ses amis-poètes, Bouhier, Manoll, Béalu, Bérimont, Rousselot et le peintre Roger Toulouse pour des lectures poétiques. »
...
Pendant ce temps, elle, discrète, demeure dans la cuisine, prépare le repas, attentive à leurs discussions passionnées, « tellement épiques ! »
En égrenant les souvenirs des rendez-vous des amis, les noms de ceux qu'Hélène affectionne, reviennent toujours dans sa voix avec la même jubilation lumineuse :
« Ah oui, Follain... Un jour, il prit même le train, en plein hiver, pour venir nous retrouver à Louisfert, René et moi. » « Et ce bon Luc (Bérimont), je le revois en pleine jeunesse, vêtu d’un chapeau de paille de paysan, lorsque René l’avait aidé à s’installer dans la grange de Piedgüe. Il descendait souvent au village dans cet accoutrement en plein été. Le soleil tapait fort ! Mais il était si souriant et heureux... ». Michel Manoll, le libraire de Nantes, Marcel Béalu, le bourru au cœur tendre, et Jean Rousselot, le veilleur des derniers instants, tous les amis de Rochefort ont droit aux mêmes satisfecit. Comme « le bon Sylvain Chiffoleau », l’ami de jeunesse de René, qui sera également son dernier éditeur, jusqu’au bout de la dernière nuit, où il hâtait l’impression du poème, Nocturne, espérant l’offrir à temps à René.

Plus tard, lorsque Hélène évoque dans la cuisine la figure capitale de Max Jacob, nous percevons aussi sa profonde gratitude et admiration pour le poète. En plein cœur du cataclysme affectif qu’eut à subir Cadou, orphelin à vingt ans, Max l’accueillit aussitôt à Saint-Benoît-sur-Loire, lui prodiguant mille conseils précieux et amicaux pour le remettre à flots. Il insista pour que Cadou travaille dur et obtienne son diplôme d’instituteur afin d'échapper à cette vie d’instituteur-itinérant qui ajoutait tant à sa souffrance de déraciné :
« Les études, la stabilité d’abord… Après, tu pourras revenir à la poésie. »

L'après-midi, ayant partagé avec Hélène, un repas copieux, chevreuil arrosé de champagne, nous retournons à « Louisfert-en-Poésie », dans la classe aujourd’hui réaménagée en musée. Des vitrines remplacent les pupitres d'écoliers. À l'intérieur, éditions originales et poèmes manuscrits de Cadou côtoient les lettres et les photos de ses amis poètes : Paul Fort, Pierre Reverdy, Max Jacob, Jules Supervielle, Blaise Cendrars, Eugène Guillevic, etc. Au mur, un échiquier, semblable à l'échiquier surréaliste, regroupe les photos des écrivains qu’il chérissait. Dans cette classe hors du temps, j'imagine bien Cadou heureux. Comme sur ce cliché d'époque où l'on voit l’instituteur-poète assis à son bureau avec, à ses côtés, un élève appliqué à tracer sur le tableau noir ces quelques mots :
« Le poète Jean Follain est attendu pour les vacances à Louisfert. »

Helene et Rene Guy Cadou Abbaretz 1943
De retour dans la cuisine, Hélène se prête à toutes nos questions sans en écarter aucune. Elle se fait aussi plus sensible, plus douloureuse...
« Cadou était un être entier, adepte du parler simple. Il pouvait aussi bien passer du rire aux larmes. Déjà, dès 1946, je le savais condamné par la maladie. Et même avant, il m’est souvent apparu comme « un ange en sursis ». En y réfléchissant, il y avait tant de signes avant-coureurs qui précédaient la catastrophe : la mort de ses parents, puis celle de Max (Jacob), le bombardement de sa maison de Nantes où il échappa au pire, et où il perdit notamment tous ses souvenirs... C'est pourquoi je m'explique mieux maintenant l'urgente nécessité qui le poussait à écrire, chaque soir, dès 17 heures, après la classe, de nouveaux poèmes. » René Guy Cadou le résume très bien d'ailleurs lui-même par cette formule : « Le temps est venu d'écrire dans le roc. »
Néanmoins, Hélène insiste aussi : « sur cette période d’intense bonheur vécue auprès du solaire Cadou, où tout finissait toujours en rires et en chansons. L’écriture de Cadou transcendant la douleur et jetant la vie même sur la page de ses poèmes. Certes, ajoute-t-elle, chaque poème a son histoire mais elle contient aussi à chaque fois notre histoire personnelle. Lorsque je relis un poème de Cadou, elle me revient toujours avec la même intensité, immuable et fidèle, dans sa vérité comme dans son caractère singulier. »

« Jamais plus les oiseaux n'entreront dans la chambre... » (1)

L'instant que je redoute, un peu, approche. Je n'ai pu m'empêcher, depuis notre arrivée, dans « la demeure du poète » de regarder à plusieurs reprises vers ce couloir où s'engouffre un étroit escalier de bois : celui-ci mène tout droit à la chambre-bureau du poète où Cadou écrivit la plupart de ses poèmes les plus bouleversants, là où il devait vivre aussi ses derniers instants.
Nous montons religieusement à l'étage. Dans la chambre-bureau, tout est comme avant. Un rai de lumière marque l'espace, le parquet de bois. Par la fenêtre éclatante, on aperçoit la campagne paisible. Sur la table du poète, un moulage en bronze de sa main, quelques pipes, un étrange cendrier lugubre à tête de mort, ainsi que l'un des derniers poèmes manuscrit : « Possibilité du corps en trop ».
Je devine la présence de Cadou dans cette chambre, habitée par le souffle. La bibliothèque est intacte. J’y surprends, au hasard, les livres de Jean Cocteau et de Lucien Becker. La célèbre photo de René en compagnie du poète Max Jacob est aussi fixée près d'une encoignure. Là, dans ce décor familier, la conversation devient plus intime et Hélène témoigne encore plus du fond de son cœur.
Je l’interroge alors sur l'inspiration de Cadou :
« Lui était-il difficile d'écrire des poèmes ? Les écrivait-il en plusieurs fois ? »
- « C'était toujours le même rituel qu'Hélène observait tandis qu'elle lisait dans le lit, près de Cadou, amarré, lui, à son bureau de travail. Elle voyait Cadou tâtonner un peu au début, chercher ses mots, puis, d'un coup, sa main s'agitait sur le papier comme si le poème lui venait d'une seule coulée ! Il y apportait d'ailleurs très peu de rectifications, ensuite, seulement un mot par ci, par là. En revanche, René prenait énormément de soin à structurer l’ordre des textes, dans chacun de ses recueils, ne respectant pas forcément l'ordre chronologique. Cette cohérence interne du recueil lui paraissait extrêmement importante. »

De retour dans la cuisine, nous restons très tard, jusqu'à ce que tombe la belle nuit d’été. Confiante, Hélène tombe le masque et redevient au fil des discussions et de l'heure qui passe, la belle jeune fille joviale au rire clair et au regard étonné qu'elle avait dû être auprès de Cadou. Elle discourt encore de poésie et c'est soudain, au-dessus de nous, comme un diamant incandescent au cœur de la nuit. Hélène est intarissable, douce et fraîche comme une source, délicate, authentique, habitée par la parole secrète des saisons. La poésie abolit le temps, et je pressens bien, malgré mes vingt-trois ans, qu'elle est cet « anti-destin » dont parle André Malraux. Je ne perds rien de sa conversation, tout en contemplant la cuisine des Cadou au carrelage simple et sans apprêt : ce décor devait faire bon ménage avec la poésie chaleureuse de Cadou et l'hospitalité du couple. À la pendule, il est près de vingt-deux heures.

Nous voudrions retenir le temps. Nous nous sommes déjà excusés plusieurs fois auprès d'Hélène, de la questionner encore et encore, alors qu'il est si tard, de ne cesser de lui redire notre attachement, notre passion pour l'œuvre, notre reconnaissance pour Cadou, l'homme simple, l'ange des poètes.
Cependant, il faut bien se résoudre à partir...
La porte refermée derrière nous, nous voici dans la nuit de velours étoilée, à la fois nus et émerveillés, presque aussi désemparés. Imprégnés « des mille éclats » de feu « de la beauté ». Au plus profond de nous, la contagion de la poésie s'est comme renforcée.

Aujourd'hui, dans mon souvenir, cette rencontre avec Hélène Cadou a pris la force irréelle d'un rêve. Ou alors semble-t-elle avoir rejoint depuis, comme les poèmes de Cadou, les coordonnées tangibles de l'éternité...

                                                                             
François-Xavier Farine - texte inédit, 14/01/2004.

(1) Titre emprunté à un vers d'un poème de Cadou, Chambre de la douleur.

René Guy Cadou (1920-1951) - principaux livres disponibles :
Poésie :
La vie promise (anthologie), René Guy Cadou, Points, 7 €. À paraître le 22 septembre 2011.
Hélène ou le Règne Végétal, René Guy Cadou, Seghers, 2011, 16 €.
Poésie la vie entière (Œuvres Complètes), René Guy Cadou, Seghers, 2011, 23 €.

Documentaires :
Revue 303-Arts, n°108 consacré à « René Guy Cadou, Luc Bérimont et les poètes de l’École de Rochefort-sur-Loire », 2009, 30 €.
Une vie entière : René Guy Cadou, la mort, la poésie par Hélène Cadou, Éditions du Rocher, 2003, 18,50 €.
René Guy Cadou par Michel Manoll (monographie suivie d'un choix de textes), Seghers, coll. Poètes d’aujourd’hui n°41, 1954, dernière édition 2001, 23 €.

Pour visiter la Demeure de l'écrivain René Guy Cadou à Louisfert-en-Poésie (contact, horaires, tarifs, etc.).