de Guy CHATY né en 1934 :Guy Chaty sept 2004




 

 

LA PAILLE ET LE CRÂNE

Dans la tribu Toupournou, pour prendre leur force, les mâles mangeaient les corps des ennemis qu'ils avaient tués.
En particulier, afin de s'approprier leur intelligence, ils aspiraient leur cervelle avec une paille plantée dans un œil du crâne. Cette absorption avait pour nom ''crânerie'', la pratiquer : « crâner », et les pratiquants : les « crâneurs ».
Puisque le crâne a en général deux yeux, la crânerie pouvait s'exécuter en couples, ce qui avait l'avantage de rapprocher les membres de la tribu, de nature en général solitaire.
Mais une loi édictait que les crâneurs devaient changer de partenaires à chaque crânerie, afin d'éviter que trop de couples ne se retrouvent avec une intelligence identique. De plus, les habitudes sont vite prises : à force de regarder la paille dans l'œil de son voisin, on finirait par ne plus voir celle qui est dans le sien. Tout ceci serait dommageable pour l'identité de chacun.
Les fêtes de crânerie avaient souvent lieu le soir des batailles victorieuses. Si la capture avait été généreuse, les couples se faisaient et se défaisaient à une cadence accélérée. Des prix étaient offerts à ceux qui avaient personnellement le plus crâner. On élisait même le roi des « crâneurs » qui conservait ce titre jusqu'à la prochaine élection.
Un ethnologue eut un jour la possibilité d'assister à cette cérémonie. Il en fut tout émoustillé jusqu'à en faire un compte-rendu dans une revue des plus renommées du monde dit civilisé. L'affaire fit grand bruit, de vives protestations s'élevèrent contre la révélation de cette coutume. Pour certains monarques ou dictateurs, ce fut pourtant l'occasion d'inviter le roi des crâneurs du moment, afin de redorer leur blason déteint, et de crâner, à leur façon.

L'OBÉISSANCE DES PHOTONS

Les photons sont obéissants. Avez-vous remarqué ?
Quel que soit l'objet éclairé, et quelle que soit l'ombre portée, dans un instant donné, celle-ci ne change pas ; chaque photon qui n'arrive pas sur l'objet va irrémédiablement à côté de l'ombre. Tous ceux qui sont dans ce cas, ne dévient pas de la ligne droite. De même ceux qui tombent sur l'objet : ils s'inclinent et ne vont pas ailleurs. Quelle discipline !
Et la source peut changer de place - tels le soleil ou une lampe électrique - les photons suivent leur chemin.
Ils se laissent influencer seulement si une grosse masse apparaît dans le voisinage, mais là encore, tous ensemble, ils incurvent leur trajectoire, plus ou moins suivant la masse, toujours aussi obéissants.

Ils nous impressionnent par leur obéissance. Pourtant, dans notre monde quotidien, ceux qui possèdent à ce point cette qualité, ne sont pas... des lumières !

ODE AU RAT

Pauvre animal, l'homme en généRAl ne peut le sentir
Envers lui, il est iRAscible
et n'a d'autre but que l'éRAdiquer
Aussi, pour contrer cette injuste opprobre
je souhaite ici lui rendre un RAre hommage

Depuis toujours malgré sa petitesse
il tient tête à toutes les menaces barbares
Aux pilules de ''mort au RAt'', parfois il résiste
l'homme pas très content quand le RAt vit encore

Pauvre RAt, subissant insultes et outRAges
qui expriment la peur extrême de l'homme
RAs bout gris, RAbat-joie, RAmolli, RAvaudé,
RAssis, RAcho, RAdicule, RAse-bitume, RAbêti,
RAboté, RAvagé, RAt bâché, RAt battu, RAt cordé,
RAt pelé, RAt collé, RAt miné, RAt tissé, RAt tRAppé,
RApiécé, RAt caillé, RAt tartiné, RAtiboisé,

décimés par foules entières, hourRA, hourRA,
sus aux RAts, RAts massés contre le mur,
RApatriés sur le volet, RAts dare-dare dans le couloir,
RAbbins alors quoi, RAt d'eaux de la Méduse,
RAmures sur la branche, RAts crochés chez le boucher
RAmeutés pour la chasse, RAts mutés dans la cave...

On compte les morts : « un RAt tué est un RAturé »
On se réjouit :« le RAt était, le RAt fut »
« Un RAdié, soyons RAdieux »
On plaisante : « juste avant sa mort, qu'est-ce que le RAt dit ? »

Mais le RAt ne disparaît pas, la lutte continue,
l'homme en RAge, quand il ne l'attRApe pas !...
Faudrait-il avec le RAt dîner, pour qu'il ne revienne plus?
Faudrait-il pour le flatter, voir le RAt goûtant ?
Doit-on crier RAs go ! Pour ne plus en entendre parler ?

Serait-il le RAt doté d'un pouvoir magique ?
Serait-il la réincarnation du dieu RA ?
A sa décharge, disons que parfois il rend service
à l'homme offrant sa chair quand celui-ci est RA-
tionné alors pour l'encouRAger à mieux faire
préparons-lui un chemin de RAts-mots !

*

En 2006, j'ai réalisé un dossier « En avant l'humour ! » consacré à cinq poètes d’aujourd’hui » (Guy Chaty, Michel Deville, Alfonso Jimenez, Jean L’Anselme et Jean-Yves Plamont) in Lieux d’Être, Matinale(s) n°42. J'écrivais à propos de Guy Chaty :

Guy CHATY : drôle de zèbre, drôle… de diable !
Il y a « du Michaux » chez Guy Chaty, en moins cynique, en plus généreux (Ses histoires d’« Anatole » ne nous renvoient-elles pas aux mésaventures d’« un certain Plume », héros décalé et indifférent à ce qui l’entoure ?). Un ton aussi feutré de raconteur d’histoires auquel l’on s’abandonne aisément. Guy Chaty est un poète qui aime les mots à s’en gargariser. On devinerait presque parfois, en le lisant, le plaisir rare qui fait frissonner sa belle moustache de poète ! Dans ses poèmes, Guy Chaty se plaît à détourner les expressions imagées, à faire déraper le réel, à créer de l’humour en cascade, comme si l’on devait dévaler avec lui un escalier trop ciré ou si l’on devait grimper en haut d’un mât de cocagne savonné. Imaginez un peu les conséquences ! Emballé par la logique folle des mots, le quotidien vacille. Le monde, les quatre fers en l’air, se retrouve sans dessus dessous. Notre perception, nos sens en sont tout altérés : notre représentation n’est plus la même. On nage dans le non-sens jusqu’à ce que la drôlerie s’accélère… Il faut dévorer les « Contes cruels » de Guy Chaty, où son humour noir, un poil macabre, dénonce la cruauté ordinaire du monde et des gens. Guy Chaty est un moraliste satirique, et sous ses airs de ne pas y toucher, il est un observateur avisé et implacable de notre société. Il lui arrive aussi d’écrire des textes à l’atmosphère étrange et fantastique, comme Marcel Béalu, hier, nous enthousiasmait avec ses « Mémoires de l’ombre ». Guy Chaty cultive encore, dans ses plants à poèmes, les « brèves » (ex : Contradiction : Dire des bo-bards dans des cafés laids), les aphorismes, les blagues et les gauloiseries. Tout lui est bon pour communiquer de l’hilarité ambiante. Sa poésie a le don de prendre le lecteur par la main, en ami, de le promener sans complexe sur le terrain du « je » humoristique, avec l’idée d’instruire en riant.
Dérive « honteuse » de sa vie de professeur ? Non, simplement,  chez Guy Chaty, l’expression d’un humaniste qui aime vivre à cent à l’heure… (© François-Xavier Farine, 2006.)

Guy Chaty vit à Paris. Quelques-uns de ses titres parmi la douzaine publiée :
Anatole et son chat (1998) chez IHV, réédition bilingue français-allemand chez Editinter (2004), Contes cruels (1999), Des mots pour le rire (2000), Parcours (2002), Les espaces perdus d’Antoine (2006) chez ce même éditeur, Phonèmes en folie (2008) chez IVH, Eclairs de femmes (2009) chez les Amis de la Poésie de Bergerac et Mes navires, anthologie de poèmes courts 1979-2010 (2011) aux éditions de l'Atlantique.

Présence dans plusieurs anthologies majeures dont L’Humour des poètes de Jean Orizet (1981) et Les poètes et la Ville (2001) au cherche midi éditeur.
Guy Chaty est à l'initiative (avec son acolyte Jean-Paul Giraux) d'un copieux numéro spécial de la revue Poésie/première n°51 intitulé « Humour et Poésie » avec plus de 54 auteurs au programme (Parution octobre 2011). Il fait également partie du comité de deux autres revues, Poésie-sur-Seine et Interventions à haute voix.

Plus de précisions sur le site perso du poète.