Livres-radeaux à emporter sur l'île...Claude Roy_La Conversation des poètes_ 1993

31) Claude Roy, La Conversation des poètes, Gallimard, coll. Blanche, 1993, 20,20 €.

Extrait choisi à propos de Blaise Cendrars :

   Le don premier de Cendrars était celui que j'ai nommé, en marge de fabulateur (qui est un peu péjoratif) et de fablier (qui est un peu « technique »), le don de fabulier. L'homme de tous les jours le manifestait autant que l'écrivain (...).
   Un jour, j'avais été lui rendre visite à Aix-en-Provence. Pendant tout le déjeuner, il m'avait parlé du célèbre tableau du Maître de l'Annonciation d'Aix. Je n'avais pas de chance. La toile était justement en voyage. Elle avait quitté l'église de la Madeleine, envoyée il ne savait plus où pour une de ces expositions temporaires qui font voir du pays aux chefs-d'oeuvre. Mais ça ne faisait rien : Cendrars avait exactement le tableau dans l'oeil. Il le connaissait comme sa poche. Il l'avait étudié pendant des mois et des mois. Il avait même fait à son sujet des découvertes capitales. Il avait acquis la certitude que l'auteur de cette Annonciation était un de ces satanistes déguisés en peintres pieux qui abondaient au XVe siècle. Ils camouflaient sous une orthodoxie apparente leurs blasphèmes et leurs défis. La preuve, c'est que le bouquet qui, dans l'Annonciation d'Aix, se trouve au pied de la Vierge est composé sournoisement de toutes les fleurs chères à Satan, et aux treize mille démons, Seddim, Schirim, Bélial, Belzébuth et leurs cohorte sulfureuse. Le peintre avait rassemblé dans un pot de cuivre la flore de l'enfer : le chardon stérile, la racine de houx, la mandragore, l'iris noir, toutes les fleurs du jardin du mal. Cendrars était intarissable sur ses découvertes (...).
   Après le déjeuner, nous allâmes en flânant jusqu'au musée, et dans la seconde salle, je tombai sur la toile de l'Annonciation d'Aix. Elle y était accrochée temporairement, parce qu'on faisait des travaux dans l'église de La Madeleine. Je me précipitai sur le bouquet dont Cendrars m'avait entretenu pendant une bonne partie du déjeuner. Pour découvrir que le peintre avait représenté avec autant d'amour que de minutie, non pas les végétaux vénéneux que m'avait décrits le poète, mais (plus innocemment) deux lis blancs, une campanule bleue et une rose rouge.
   « Regardez, Cendrars ! » m'écriai-je.
   Il se pencha, examina avec un oeil stupéfait le bouquet que je lui désignais, se releva avec une expression souveraine d'indignation :
   «
Ah ! les salauds ! s'écria-t-il : ils ont fait des repeints ! » (...)