Un an que j'attendais la sortie de Poésie portable, le premier recueil de Christophe Siébert, chez Gros Textes éditions... Je ne m'étais pas trompé ! Il faut dire que  j'avais déjà été remué par des textes de cet auteur publiés dans les numéros 3-4-5 de la revue en ligne Les états civils de Daniel Labedan.

Christophe SiébertNé en 1974, fondateur du collectif Konsstrukt, Christophe Siébert dirige le fanzine L'Angoisse et pratique la lecture publique de ses textes un peu partout en France. En décembre 2012, avec Jean-Marc Flahaut, j'ai eu la chance de le voir officier, dans le sous-sol d'une cave du Centre Culturel Libertaire de Lille, où il a lu des extraits de son roman noir, Sexe Connection, accompagné d'une B.O. expérimentale. Ce que j'avais aimé notamment, chez Christophe Siébert, c'était la force de son texte. Son impact stylistique, précis et cinématographique, me rappelait, dans les scènes d'action, l'efficacité de Jean-Patrick Manchette, l'inventeur du néo-polar.

Christophe Siébert peut être considéré comme un auteur « underground ». Par choix, il a préféré jusqu'ici les entreprises de publication alternative voire marginale ; se tenant volontairement en dehors des modes et de la grande machinerie de l'édition. Ses aficionados le connaissent aujourd'hui surtout pour ses romans pornos – dont sept ont paru aux éditions de la Musardine depuis 2007 – et quelques autres livres foutraques : romans noirs, gore ou même post-apocalyptique.
Mais tout cela devrait changer assez rapidement, avec cette entrée fracassante en poésie, sous l'égide d'Yves Artufel, qui continue d'être, pour notre plus grand plaisir, un défricheur de jeunes poètes en publiant très régulièrement des nouvelles voix.
Le « graphomaniaque » Christophe Siébert devrait prendre bientôt sa véritable place au sein des poètes de la Génération 30-40. Mais de ça, je suis presque sûr qu'il se fiche éperdument et que ce qui lui importe, peut-être plus que tout, c'est d'être justement un forçat de l'écriture, de passer toutes ses journées, le cul collé sur une chaise sept heures par jour, pour achever son dernier roman trash ou porno, ou de commettre encore ses explosifs poèmes de combat.
Ce qui revient à peu près à la même chose, puisqu'il s’agit toujours d'écriture sans concession, chez cet écrivain jusqu'au boutiste, en perpétuel état d'insurrection, contre le système, la crétinerie ambiante, les croyances, la famille bancale et violente, l'enfance saccagée par l'ordre et la morale « implacable de la normalité ».

Noirceur, sexe et sens du combat

Avec ce recueil de 107 poèmes calibrés et publiés à l'origine sur Facebook, Christophe Siébert nous balance 107 brûlots : des poèmes, pour la plupart, trash, tempétueux, parfois plus apaisés.
Une écrivaine du siècle dernier affirmait : « La littérature n'est pas la vie... elle n'en est que la cendre. » Au contraire, je dirais que la poésie de Christophe Siébert, c'est la vie, un cran en plus, dans sa désespérance la plus nue et sa sexualité la plus crûment assumée.
Comme Charles Bukowski dans ses poèmes L'amour est un chien de l'enfer, Christophe Siébert veut baiser beaucoup « avec toutes les tarées de la terre – tomber amoureux de toutes les folles de toutes les nymphomanes de toutes les bipolaires de toutes les junkies qui croisent son chemin » car le sexe, c'est la vie orgasmique, l'antidote de la mort, le contre-pied du néant, au nihilisme absolu...
Christophe Siébert s'insurge encore comme Daniel Biga le faisait hier en « lâchant les tigres de la révolution » et en se révoltant contre la bêtise outrancière du monde, l'aliénation collective, l'ère consumériste, la publicité, « la société du spectacle » contemporaine, qui n'a fondamentalement pas beaucoup changé dans sa connerie et sa futilité galopantes... comme dans le poème 52 du recueil :
roland-garros me casse les couilles le tour de france me casse les couilles je déteste le foot et je ne suis même pas un peu antisémite – j'appartiens à une génération perdue –  (...)

La violence des poèmes de Christophe Siébert est le reflet de la violence du monde recrachée mais le poète ne s'épargne pas non plus dans ses textes où il pratique aussi la dépréciation de lui-même et démontre un sens de l'autodérision rageur, sarcastique, proche d'un autre poète loser, Thierry Roquet, parfois jusqu'au dénigrement ou l'auto-destruction salvatrice.

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Sans ça je ne serais pas écrivain – sans ça ma scolarité serait un bon souvenir – sans ça je ne serais rien d'autre qu'un mort-vivant parmi les autres morts-vivants – avec la carte pour conduire et celle pour voter – sans ça je n'aurais pas compris que la beauté se niche dans l'éclat d'un regard et que la vie se niche dans l'ombre des névroses et que plus on est vivant et moins on est normal –  sans ça je serais prof et j'aurais deux enfants et un beau pavillon du côté de toulouse – (...)

J'aime la lucidité (dévastatrice) des poèmes de Christophe Siébert qui déménagent, et leur désespérance aussi, qui n'est jamais complète, car elle déjoue tous les faux-semblants, toutes les lâchetés, tous les mensonges quotidiens, toutes les impostures de l'être humain.
Lorsque je lis encore sous « les conneries » et « les mots furibards » de Christophe Siebert ceci :

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« il importe de guetter avec méfiance et un peu de terreur tous ces moments où la liberté devient de l'inconsistance tous ces moments où l'univers devient mou ou fantomatique »...  je me dis que ce poète n'est pas foncièrement égocentrique, encore moins antipathique ou désabusé, mais qu'il demeure, au contraire, un individu perpétuellement aux aguets, jamais résigné, jamais abattu, constamment sur le qui-vive, incarnant un homme debout, enragé de vie et de sexe, qui garde, « sous la mince croûte de peau et de conventions » le sens du combat.

Il y a enfin un dernier aspect de la poésie de Christophe Siébert, que j'aimerais aborder : c'est cette propension qu'elle a aussi à se projeter dans le futur, influencée sans doute par les films barrés et géniaux de Cronenberg, ou la littérature d'anticipation. Vous la découvrirez disséminée, çà et là, dans ce recueil, sous le terme générique de « poésie mutantiste ».
Cela mérite qu'on s'y attarde particulièrement car cette thématique me paraît assez novatrice dans la poésie d'aujourd'hui...

J’en ai déjà trop dit... je préfère vous envoyer à la figure trois ou quatre poèmes de Christophe Siébert, l'ensauvagé.
Attention, chastes oreilles, cette poésie ne s'adresse pas à vous... Mais je n'en suis pas vraiment si sûr au final ?
Un poète de la trempe de Christophe Siébert n'est pas là pour rassurer les consciences bien nées, mais au contraire pour abolir le mensonge, hurler à vomir les névroses et les angoisses de ce temps.

© François-Xavier Farine, le 4 février 2014.

 

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Les pieds nus des femmes – spécialement quand les ongles sont peints – sont des temples – tous les dieux et les déesses sont décevants par nature sauf nous-mêmes et nos rêves les plus cons – et les pieds nus des femmes – spécialement leurs ongles peints


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et moi je veux bien croire à tout ce que l'on veut – aux morts qui nous parlent en bougeant des tables – aux morts qui nous envoient des télégrammes en jouant aux scrabbles – aux fantômes – aux gens qui viennent du futur – à ceux qui viennent d'un autre univers – bah moi je veux bien croire à la survivance de l'âme et aux peuples stellaires – tant qu'on ne me force pas à penser qu'un connard mort est plus intéressant qu'un connard vivant – tant qu'on ne me force pas à penser que les extraterrestres seront moins mesquins et moins médiocres que mes voisins – moi je veux bien étendre le nombre possible des connards à l'infini – connards d'outre-tombe et connards d'outre-espace – connards parallèles d'univers parallèles – moi je veux bien penser que la foule est cent mille dix mille fois plus vaste que ce que j'aperçois mais je ne vois pas en quoi c'est une bonne nouvelle


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Si je ne bande plus c'est à cause des trains – leurs flancs décorés de photos qui te la coupent mieux qu'un kilo de bromure – Si je ne bande plus c'est à cause des cinq fruits et légumes par jour – Si je ne bande plus c'est à cause de moi – c'est ce monde qui est un cadavre de vieille – mais heureusement il y a les trains de marchandises – et sur leurs flancs la poussière de toutes les gares d'europe - et sur leurs flancs les cendres vieilles de presque un siècle


100 (poésie mutantiste)
la drogue qui détruirait la race humaine – la drogue qui permettrait de ressentir à nouveau nos ex – de les ressentir physiquement comme des hallucinations – comme des psychoses – comme un rêve éveillé – tu prends ta pilule et tu te branles et tu fermes les yeux – et tu couches avec ton premier amour – et tu couches vraiment avec et tout ton corps le ressent – tu avales ta pilule et au bout de ta langue il y a la langue de vanessa – et sur ta bite il y a la bouche de chloris – il y a la chatte de camille – l'odeur de carine – les nichons de caro – les gémissements de maud – et tout ça en même temps et aussi mortellement réel que la mort – que le golem – que la destruction de ton cerveau et la dissolution de ton âme – et quand tu as giclé – quand la pilule cesse de faire effet – plus rien n'a plus de goût – il ne reste que ton lit et toi et ton odeur fade et toutes les autres odeurs envolées – il ne reste qu'à attendre la prochaine pilule – qu'à s'allonger – qu'à attendre la fin


Poésie portable_Christophe Siébert_2013

Acquérir le recueil Poésie portable de Christophe Siébert paru chez Gros Textes éditions.

Le site de Christophe Siébert (alias Konsstrukt ) avec sa bio-bibliographie complète et son actualité présente et à venir.