François de Cornière-Texture de Baglinde François DE CORNIÈRE né en 1950 :


     L'exercice de l'oubli


Tu m'avais dit :
« Le bain du petit matin
c'est se laver à l'intérieur. »
Je m'en souviens
parce que j'avais noté ces mots
sur un vieux carnet
que je viens de retrouver
au fond d'un sac à dos.

Je te revois me disant cela.
Tu prenais ton thé
devant la fenêtre de la cuisine.
J'avais nagé je venais de rentrer
le soleil ne passait pas encore
au-dessus du mur du jardin.
J'avais mis un pull
(c'est toujours après
qu'on a un peu froid.)

Et puis la journée était partie
s'était enfuie
je ne sais plus rien de ce jour-là.

Je n'aurais pas voulu
retrouver ce carnet.
Aujourd'hui je voulais au contraire
écrire un poème qui se serait appelé
« l'exercice de l'oubli. »
J'avais trouvé le titre en m'endormant.

L'exercice a raté.
Je me suis souvenu
Et il restait des grains de sable
entre les pages.


                               François de Cornière
                                       Nageur du petit matin
                                                  Inédit.



    Les éoliennes mes émotions


Je regardais les éoliennes
de l'autre côté de la baie
je le faisais machinalement
au fond je les aimais bien.

J'observais dans quel sens
elles tournaient - comment :
aiguilles d'une montre (ou pas)
vite (ou pas).

Quand l'une d'elles était immobile
je me demandais
pourquoi elle et pas les autres :
des affaires d'éoliennes.

Mais d'autres images se mettaient
à tourner dans ma tête
(souvent à l'envers) :
des impressions de vagues idées
des questions sur la vie la mort
des souvenirs bien sûr

et je notais sur mon carnet
des bouts de phrases des mots
allongé sur ma serviette
après m'être baigné

et je pensais que c'était dur
de voir tourner au loin
ces éoliennes mes émotions
en ne pouvant plus parler qu'au vent.


                              François de Cornière
                                       Nageur du petit matin
                                                  Inédit.


Né en 1950 à Caen, François de Cornière a été pendant trente ans l’homme-orchestre des « Rencontres pour Lire » qui s'y déroulaient. Il a publié une vingtaine d’ouvrages, tant en prose qu’en poésie, parmi lesquels Tout doit disparaître (1984, Prix RTL-Poésie 1) et Tout cela (1992, Prix Georges Limbour et Prix Apollinaire) aux éditions le dé bleu ; La surface de réparation (1997) et Boulevard de l'Océan (Seghers, 1990) réédité en 2006 chez le Castor Astral.
Apparu à la fin des années 70, François de Cornière appartient avec Georges-L. Godeau (1921-1999) et Gabriel Cousin (1918-2010) au courant de « la poésie du quotidien » ou de « la poésie du vécu ».

Comme beaucoup, depuis plus de vingt ans maintenant, je reste un inconditionnel de la poésie de François de Cornière, sensible au tremblement de cette écriture à la fois précise, pudique, à l'émotion retenue.

En 2010, le Castor Astral a eu la bonne idée de publier : Ces moments-là (1980-2010), une anthologie des poèmes de François de Cornière.

(© La photo de François de Cornière a été extraite de la revue en ligne Texture de Michel Baglin)