© Michel Baglin avec J-P Georges (2009) à Bazoches en poésiede Jean-Pierre GEORGES né en 1949

Jean-Pierre Georges est un écrivain résolument à part. Parmi ses contemporains, je ne vois que deux poètes dont on pourrait le rapprocher : Pierre Autin-Grenier et Patrice Delbourg. Depuis plusieurs années, Jean-Pierre Georges n'écrit plus de « poésies » mais essentiellement des notes sauvées du vent, arrachées lentement « au bout de l'ennui, de l'attente », au désespoir, voire « au dégoût de soi », par ce « champion de la détestation ».


Jean-Pierre Georges a écrit une dizaine de livres dont beaucoup ont fait date chez le dé bleu, aux éditions des Carnets du Dessert de Lune ainsi qu’aux éditions Tarabuste notamment. Parmi ceux-ci : Dizains Disette et Je m'ennuie sur terre (le dé bleu, 1987 et 1996), Passez nuages (Multiples,1999), Le moi chronique (Carnets du Dessert de Lune, 2003), Trois peupliers d’Italie et L'éphémère dure toujours (Tarabuste, 1997 et 2010) que je recommande particulièrement.

Dans un article de 2009 : « Rire jaune et pensées noires », Michel Baglin (1) revient très justement sur le parcours de Jean-Pierre Georges. Il évoque « le pessimisme jubilatoire » de ce poète qui, au-delà des constats désabusés, développe, sous forme de réflexions aphoristiques, un humour grinçant, aux traits d'esprit dévastateurs.

Jean-Pierre Georges ajuste actuellement un nouveau volume de notes intitulé Jamais  mieux. « Et quand je fais ce genre de chose, me précise-t-il, c'est le découragement qui l'emporte, je vois que tout est à jeter. »

Il a néanmoins bien voulu me confier quelques extraits inédits de ce livre en cours d’écriture.




JAMAIS  MIEUX



     Chinon 1er septembre, place Mirabeau, sous les acacias. La fontaine mesure avec précision la fuite bleue du ciel. Sa chanson douce est une sorte de vinaigre en perfusion assassine dans le cathéter du temps
.



    
Je suis capable d’une faiblesse psychologique inouïe : une toute infime contrariété peut m’anéantir. Nommer ici cette contrariété serait d’un trivial auquel je n’aspire pas — quoi qu’on ait pu lire de moi auparavant le laissant croire. Et je rumine, et je remâche, et je ressasse, et je suis désagréable (à ma façon) avec les autres… pour un petit boulon (grippé).



      Je dois dire.



      — Sexe, es-tu là ?



      Son livre ne manque pas de caractères typographiques…



      — Votre plus grande joie ?
      — Avoir retrouvé mon portefeuille dans l’un des mille chariots stationnés devant Carrefour.




      Je suis celui qui, ayant acheté une maison de cinquante pièces, ne se trouve bien dans aucune et ne songe qu’à errer par les rues à la recherche de l’introuvable.



      Et je reviens une fois encore derrière cette fenêtre à Monthou-sur-Bièvre. Bonnard ou Matisse en feraient une chose inoubliable. Le tableau, éperdu de lumière, est en mouvement : car tout s’agite avec ardeur sous le vent d’est. Il y a… pierre et ciel, tuiles et feuilles, branches et fleurs. Mais hélas, aucune œuvre ne transcendant l’original, il me faut rester inerte dans l’impuissance contemplative.



     Un tout jeune coureur italien rivalise avec les meilleurs montagnards du Tour de France, ça m’est égal. Qu’un jeune Français en fasse autant et me voilà transporté.



     Un ennui à prendre des cours de tango argentin.


     Celui qui s’installe, stylo en main, avec son bloc Rhodia sur les genoux et… attend qu’une note tombe du ciel. (Pièce à joindre au déjà lourd et fumeux dossier « inspiration »).



    
Vous écrivez quelque chose, vous le publiez. Puis un jour, dans un article (très favorable au demeurant), on vous cite. Cette citation vous semble alors la plus mauvaise qu’on puisse faire. Vous voilà presque en colère. Comment peut-on réussir ce tour de force : extraire d’un volume — à des fins d’éloge — la pire note qui s’y trouve. Vous ne vous posez pas la question de savoir pourquoi vous l’y avez laissée vous-même. Vraiment tant d’impéritie vous ulcère !



     Les voies de la connaissance ne sont pas innombrables, il y a la raison, le cœur et la bicyclette.



     Les coups de foudre ne font jamais des mariages du tonnerre.  Jean L’Anselme



     Humain : être de faible intelligence dominé par des désirs pulsionnels (selon Freud). Imaginons maintenant qu’on enlève le désir pulsionnel (maladie, handicap, vieillesse, chlorose… ennui !) Reste l’être de faible intelligence sans le moindre désir.



     Quand il s’agit de choisir, le choix d’un mot me paraît beaucoup plus considérable que le choix d’une vie.



     Mon corps, cet incurable optimiste, qui veut encore émettre de la semence et moudre des kilomètres sur deux roues.



    Il m’arrive de plus en plus souvent de voir ma vie tout entière dans un instant, un peu comme on voit un bateau dans une bouteille.



     À chaque solution son problème.




     Dans cette suite de temps morts qu’est la vie, un temps encore plus mort : ces trois heures passées aux Urgences — ma mère, une chute de plus entre le lit et le fauteuil. Un immense couloir désert, avec derrière les vitres les nuées intermittentes d’un ciel lourd. Nos parcours sont simples : un premier cri à la clinique, un dernier râle à l’hôpital. Entre-temps, on ne sait pas.



     L’homme est cet être infiniment piteux qui jette un bâton dans le cerisier et reçoit quelques cerises sur la tête, avec le bâton.  Louis Scutenaire




     « Pourriez-vous mettre une note à votre douleur ? » C’est la question qui m’est posée (Hôpital François Rabelais Chinon). Noter la douleur, je ne sais faire que ça, et là je suis sec, toute une expérience plumitive en pure perte.



     Comme le dit si finement Ambrose Bierce, les femmes sont charmantes, mais il vaut mieux tomber dans leurs bras qu’entre leurs mains !



    Une salle d’attente — dans celle-ci, à la clinique Jeanne d’Arc, nous sommes sept, je suis le septième — symbolise notre condition. C’est le cœur de l’attente, l’attente en pleine poitrine. Mais c’est aussi un grand raffinement de l’attente de ne pas toujours nous confiner sur le gril de cette exaspération : si par exemple vous jouez au ballon sur une plage…de même si vous travaillez comme un forçat dix heures par jour… J’aurai fait un saut prodigieux quand je n’attendrai plus ! Au prix prohibitif de ne plus être.



     Soit quelque chose se montrera que je n’ai jamais vu, soit quelque chose s’est déjà montré que je n’ai pas su voir. Soit — ter — rien ne se montre jamais, à personne.



     Pour soi on ne peut rien, il n’y a que l’aveuglement ; pour les autres il y a le mensonge et la flatterie, il y faut un peu de charité.



     Le marginal, rejoignant sa communauté de marginaux.



     La pluie hait le beau temps.



     6 novembre, le froid aux pieds revient. Si aujourd’hui j’attends encore quelque chose de l’écriture, c’est que je suis un pauvre h., un pauvre h. qui a froid aux pieds. Avec cette prétention, écrire quelque chose, pauvre, pauvre h.



     À chaque automne il met des feuilles en sacs qu’il porte à la déchetterie. Il vide les sacs dans la benne. Souvent sous la pluie. Il n’est pas seul à faire ça. Certains viennent avec des remorques. Il fait, il voit faire. Cette activité est d’une inouïe improductivité. Il va aussi quelquefois chez le coiffeur.



     Tout a été dit, mais tout reste à reformuler.



     Je suis celui sur qui le soleil se lève, sur qui le soleil se couche, sans rien d’autre.



     Je relis Montaigne, avec lui je retrouve avec plaisir de plates vérités bien confortables.



     Je tombe écrabouillé, anéanti, énucléé par tout ce qui, à l’instant, se dit, s’écrit d’éminemment intelligent… alors que ne me vient même pas une note sur la température de l’air ou la couleur du ciel.

 

     — Pourquoi ne pas profiter un peu de la vie au lieu d’écrire ? Je ne sais pas… jouer, danser, voyager !
     — Tout ce que j’ai fait pour profiter de la vie a échoué. L’ennui par le travail n’a eu d’égal que l’ennui par le divertissement.
     — Et l’amour ?
     — C’est Attila, il ne laisse rien après lui.



     Dans le train, je m’abstiens de regarder ma jolie voisine de droite avec insistance, car la nuit qui est maintenant tombée me suggère — quelle désolation — de me regarder moi-même dans la vitre de gauche.



     J’approuve entièrement celui qui a écrit sur sa boîte aux lettres : « Pas de publicité, merde ! »

(...)

 

(1) Un grand merci au poète et critique, Michel Baglin, pour la photographie de Jean-Pierre Georges en juillet 2009 à « Bazoches en poésie » dans le Morvan.