Quand Frédérick Houdaer sort un recueil de poèmes, également

Depuis 2003, Frédérick Houdaer est devenu poète suite à une résidence d'écriture à Montréal, où il a eu la chance de côtoyer
Patrice Desbiens. Il enchaîne les bons recueils (7 déjà à son actif, dont 2 plaquettes) avec une belle régularité, à côté de son activité de directeur de collection au Pédalo ivre et des lectures-rencontres qu’il organise au Périscope de Lyon.

Houdaer Pardon my French (2016)3) Pardon my French de Frédérick Houdaer, Couverture Philippe Houdaer, Les Carnets du Dessert de Lune, Coll. Pleine lune, 2016,12 €.

Avant ce tonitruant recueil, Pardon my French, Frédérick Houdaer était plutôt tendre avec les femmes et les poètes, « énamouré » en quelque sorte, mais maintenant il devient dur, indocile, je veux dire qu'il règle ses comptes comme un vieux briscard qui s’agace du cirque environnant, de l'air vicié, de l'hypocrisie de ses contemporains. Il a compris que la poésie devait être sans concession et distribuer « des pains » aux imposteurs, chahuter aussi les femmes au potentiel érotique incontestable - quand il s'avère qu'elles se montrent irascibles, antipathiques ou atrabilaires - et leur rendre, en quelque sorte, la monnaie de leurs pièces.

Frédéric Houdaer, sniper de la poésie

Ses poèmes viennent du néo-polar et en empruntent la plupart des codes : « l’humour, l’érotisme, le sens de l’observation, la vivacité du style », comme l'a écrit si justement Jacques Morin dans une récente chronique. Toujours en embuscade, les poèmes de Frédérick Houdaer adoptent, en effet, « la position du tireur couché », scrutent nos moindres faits et gestes derrière la lunette du sniper. Ils dégomment le quotidien et les travers de « notre putain de monde capitaliste », où « la bêtise du journaliste est plus grave que celle du boulanger ».

S'ils peuvent paraître, au premier abord, « nombrilistes » ou, plutôt, s'ils auscultent le moi du poète dans beaucoup de situations vécues, ses poèmes opèrent - par le prisme de la dérision - un retournement tout à fait réussi qui remporte l'adhésion. En 2012, j’avais déjà découvert la poésie de cet auteur en recevant son fameux triptyque Anges profanes composé de : AngiomesEngelures et Engeances en pleine poitrine.

Je suis heureux que Frédérick Houdaer ait proposé ce très bon nouveau recueil à Jean-Louis Massot des Carnets du Dessert de Lune, éditeur précieux, grâce auquel j'ai rencontré les recueils de Fanny Chiarello, Eric Dejaeger, Jean-Marc Flahaut et de Jean-Christophe Belleveaux.

Tous les poèmes de Pardon my French accaparent le lecteur : ils sont nets, précis, directs, incisifs, crus parfois, sans bavure, jouissifs. D'une plume vengeresse, ils expédient dans les cordes en deux temps, trois mouvements leurs adversaires du moment, quand ils ne révèlent pas, derrière des micro-narrations, des histoires vraies et des anecdotes savoureuses, nos misérables « petits tas de secrets » et nos contradictions ordinaires.


MIEUX QU'UNE BANDE DE MECS


nous sommes cinq dans la voiture

je suis le seul homme

je conduis

la femme assise à mes côtés me demande

si cela ne me dérange pas

d’adopter une attitude aussi sexiste

pas quand je suis le seul à avoir le permis

la femme assise à mes côtés me demande

si je vais oser leur faire le coup de la panne

la femme assise à mes côtés fait rire

les femmes qui sont assises derrière moi

nous n’avons pas fait beaucoup de kilomètres qu’elles ont déjà

mal au cœur

mal à la tête

une idée sur l’idée que j’ai derrière la tête

si elles continuent

je vais leur laisser le soin de finir ce poème

(p.22)

Il ne s’agit pas ici d’une critique approfondie du recueil mais davantage d'impressions qui corroborent, d'ailleurs, le portrait que j'avais déjà consacré à Frédérick Houdaer sur ce blog en octobre 2012. Elles renouvellent encore ma foi en cet écrivain qui creuse son sillon « gris », avec talent, sans compromission, et une personnalité attachante de franc-tireur.

Précipitez-vous donc sur Pardon my French et laissez-vous malmener par la poésie réaliste, narrative, percutante, sans effet de manche ni de langue de Frédérick Houdaer, premier poète à avoir osé tailler un costard à Jean-Pierre Siméon, notre VIP national qui défend toujours aussi solennellement la poésie de « Papa » !

© François-Xavier Farine, le 8/06/2016.


LE MEILLEUR DE SOI

le festival de poésie touche à sa fin

on empile les chaises

on chasse les mégots

pour nettoyer le parc

on fait une croix

sur les occasions manquées

le festival touche à sa fin

on n'est pas sûr d'avoir entendu

d'avoir compris

tous les mots

on en a trop entendus

on en a trop attendus

on propose enfin son aide à la jeune femme qui

depuis le début de la journée

tient la buvette

mais trop tard

on l'entend siffler de joie à la perspective de

pouvoir enfin se tourner les pouces

le festival touche à sa fin

le monde comptera-t-il demain

un lecteur de poésie de plus ?

personne ne le jurerait mais

tous l'espèrent

le festival touche à sa fin

les voisins du parc sont soulagés

j'aide à démonter et

à transporter

tout un matériel son et lumière

dont j'ignore le fonctionnement

je crois avoir trop bu

mais la bibliothèque de l'ami qui m'héberge

étant ce qu'elle est

là où elle est

dans ma chambre

je passe la nuit à lire

Jules Mougin & Georges Hyvernaud

je serai fatigué pour rentrer chez moi demain

quelle importance ?

(p.14)


Branloire pérenne, le blog du poète Frédérick Houdaer

Le site des Carnets du Dessert de Lune