Cette chronique est parue dans le n°170 de la revue Décharge de juin 2016 dans un dossier-hommage au poète Jean-Michel Robert.

Jean-Michel Robert-La meilleure cachette-2013Chez un poète, ce qui m'intrigue, ce sont d’abord les titres... on sent déjà, en les découvrant, s'il y a une présence et, dans le cas de Jean-Michel Robert, on y devine une sorte de « surréalité » insolite en même temps qu'un esprit clairvoyant et désinvolte : Les jupes noires éclaboussent, le château à roulettes, Un poil dans l'âme ou Le démineur distrait.

Faire son marché
suffit à épuiser
son besoin d'aventure

Le décor est planté. La rêverie est en marche...

Michel Polac a écrit à propos d’un recueil de Jean-Michel Robert qu’il était « bref mais pas lapidaire ». On peut dire aussi à propos de ce poète qu’il est « exact et humain ».

J'ai échangé quelques mails avec lui. Je l’ai toujours trouvé disponible et chaleureux. S’effaçant volontiers derrière les vifs souvenirs des ses amis-poètes. Ayant appartenu, jeune - comme Valérie Rouzeau - à la Galaxie « Chambelland », Jean-Michel Robert a bien voulu évoquer pour moi, par exemple, la figure d’Yves Martin et de quelques autres. Il faudrait que les poètes de la jeune génération se retournent de temps en temps vers ces terres-là :

« Oui, j'ai eu la chance, quand j'avais 25 ans (hier), après un temps d'adoption réciproque d'être amicalement entouré par Guy Chambelland, Yves Martin, Jacques Kober, Alain Simon - ce dernier m'ayant déclaré son cousin, électif, ce qui surpasse le sang, m'a accueilli sur son site où il m'a ouvert un espace blog. Vous pouvez y aller et lire en lien ses derniers textes de haute et insolente tenue. Christian Bachelin, grand poète, grand lecteur et critique, a également préfacé un de mes ouvrages. (…)

Yves Martin était un être sans préjugés, ouvert autant que modeste, d'une culture colossale (littérature, cinéma, peinture...) ; il m'a beaucoup aidé en mêlant son nom au mien, en me mettant, mine de rien, en relation avec Alfred Eibel qui publia mon recueil de nouvelles, et avec Alain Morin, auteur génial du « Boxeur de l'ombre » et de « Le purgatoire », entre autres... Une de mes fiertés : un de ses chats portait mon nom.

Un nom, que je tiens aussi à honorer est Dominique Joubert, un des responsables des éditions « Le Dilettante » qui confia son premier livre de poèmes à Guy Chambelland « Les Paulownias de la Place d'Italie », un coup de maître. Il m'adressa ensuite ses recueils à tirage limité dont « Le Petit Mousse », nous avons signé ensemble nos livres dans quelques caboulots de Paris... Quand je pense à lui, mort prématurément, je pense toujours au petit mousse... qui, en compagnie d'Yves, me téléphona à 4 heures du matin pour me commander 4 poèmes obscènes qui devraient figurer dans un ouvrage collectif « sous le manteau » : « Turgescences ». Dominique Joubert, Valérie Rouzeau, Eric Dussert ont courageusement œuvré pour que les éditions la Table Ronde éditent, « Le Manège des Mélancolies », coffre d'inédits, trésor que Dominique Joubert déterra avec toute la méticulosité, le pinceau scrupuleux de ceux qui aiment. J'étais le plus jeune de cette « mauvaise troupe », il était tristement mathématique qu'ils partent avant moi. Mais ne me quittent pas les dernières nuits qu'Alain Simon et moi avons éclairées d'une bouteille de scotch, ces heures où l'on ne sait plus s'il est triste ou lumineux de postuler l'absolue liberté. »

(…)

« Cher ami,

Maintenant que je suis vieux, je mesure la chance d'avoir passé des nuits entières avec ces personnes hors du commun. Bien sûr, ils n'avaient rien d’« universitaires »...
Je me rappellerai toujours Yves disant à son chat Tavernier : « Arrête d'emmerder Robert ! » Yves était modeste et Noble. Il est toujours resté fidèle à Guy Chambelland et Guy l'a toujours considéré comme le plus grand poète de sa génération. Merci de vagabonder dans cette époque. Jean Breton était un mec bien. Son fils (Alain) aussi, je crois. »

Je suis ravi qu’Yves Artufel ait eu la bonne idée de rééditer le recueil Alice, Eugène, glissades paru jadis chez le regretté éditeur et poète, Eric Ballandras1, complété de poèmes épars sous le titre générique Après, j'irai chanter.
On prendra alors certainement toute la mesure de l'œuvre exigeante de Jean-Michel Robert qui ne se départit jamais non plus, en toute lucidité, d’une délicatesse lumineuse.

Je ne sais pas ce qui agonise
Dans le limpide sinueux
mais sûr cette mort frêle c’est la soif
d’un ruisseau aux chevilles

© François-Xavier Farine, avril 2016.

1 En 1991, la revue Rétro-Viseur fit paraître un numéro spécial où je découvris, à 20 ans, un dossier consacré aux poètes Pierre Perrin et Eric Ballandras, dans lequel le nom d'Yves Martin était, d'ailleurs, plusieurs fois cité.

Quelques titres-clés :
La meilleure cachette c'était nous : choix de poèmes (1982-1995), Jean-Michel Robert, Gros Textes, 2013, 10 €
Le démineur distrait, Jean-Michel Robert, Polder 125, Décharge/Gros Textes, 2005, 6 €
Après j'irai chanter, Jean-Michel Robert, Gros Textes, 2016, 10 €

Jean-Michel Robert ou la mémoire d'un envol de fissures, un beau portrait complet de Christophe Dauphin.