> Choix de textes et traduction de Laurent Bouisset

Luis Alfredo ArangoLUIS ALFREDO ARANGO (1935-2001)

Quelques mots du critique Dantes Liano sur ce poète :


« Luis Alfredo Arango est considéré comme un des poètes les plus importants de la littérature guatémaltèque. Il est né en 1935 à Totonicapán (et mort en 2001 dans la capitale), localité de l'altiplano (plaine d'altitude) située à environs 80 kilomètres de la capitale. Les Arango faisaient partie du noyau « ladino » (métis espagnol et indien) du village et avaient occupé des fonctions relativement importantes dans l'administration publique. Cela ne veut pas dire qu'ils étaient forcément très riches, mais par rapport à la population maya (non ladina, c'est-à-dire exclusivement indienne) une situation plus ou moins aisée qui permit au jeune Luis Arango l'accès aux études primaires et secondaires. Arango parcourut l'itinéraire obligé des jeunes intellectuels de province : il émigra à la capitale pour obtenir le diplôme de Professeur d’Écoles Primaires Urbaines, à l'Institut National Central de Formation pour Hommes. Il réalisa sa première expérience didactique à San José Nacahuil, localité indigène à 20 kilomètres de la capitale. Sa vie entière en fut changée. San José Nacahuil était comme un échantillon des conditions de vie misérables dans lesquelles sont maintenus les indigènes guatémaltèques. En un an d'enseignement, Arango vit défiler la maladie, la mort causée par la malnutrition, la désertion scolaire et toute la liste interminable des malheurs accablant la population rurale. Il n'avait pas perçu cette injustice dans son village natal, Totonicapán, car la muraille de l'amour familial l'avait dissimulée. En revanche, seul et idéaliste dans ce village auquel on accède à dos de mule, il fut durement frappé par la réalité sociale. C'est l'origine sensible d'un changement d'idées. C'est aussi la base existentielle sur laquelle s'édifiera son œuvre littéraire. »

Voilà que s'en va mon chapeau,
voilà qu'il s'en va dans le vent
et je le laisse partir...
Qu'il se couvre de poussière,
qu'il se déchire,
que les gosses le recueillent
au creux d'une flaque
ou le fassent avancer
du bout de la chaussure.
Il n'a rien d'une couronne,
c'est juste une ombre,
une chauve-souris
qui a fui de ma tête.

            *

Je me souviens de cette année où j'ai vécu
à Volcancillo Tuncaj.
Mille neuf cent cinquante... ou soixante...
L'année précise, on s'en fout !
Y avait pas de route, que des chemins de berger
que la brume effaçait...

Y avait pas de médecin, pas de télégraphe, pas d'eau
potable non plus... que dalle, putain ! que dalle !

Felix Ciprian, mon compadre, voulait savoir
à quoi ressemblait le président de la République :
s'il se déplaçait à cheval,
s'il avait une épée d'argent
et un chapeau à plumes
(comme pour le bal de la conquête !)...

« Écoutez, compadre,
nous autres, les avortons,
nous qui ne sommes pas sur la carte,
nous n'avons pas de président !
Mais un jour nous aurons
notre quart d'heure,
vous pigez ça ?
Nous aurons une minute de lumière
pour voir la chute des vautours. »

            *


HISTOIRE VRAIE

Ils eurent envie d'elles.
Ils firent se dresser leurs montures,
face à elles, arrogants.
Après tant de jours de navigation,
tant de jours à marcher,
lutter,
combattre,
au passage inventant des noms,
décapitant des villes,
des temples et des guerriers.

Alors qu'ils pénétraient dans leurs royaumes,
alors qu'ils défloraient des univers,
des calculs
et des marques du temps à jamais,
ils eurent envie de les baiser !
Ils se déboutonnèrent,
enlevèrent leurs sangles,
leurs épées,
leurs harnais.

Et ça se passa là, à même la terre.
Oh femmes, mères,
vieillardes et demoiselles !

Ce qui se construisit, par la suite, fut mensonge.
Il n'y eut qu'une seconde humaine,
un seul instant fut vrai un jour.
Ils édifièrent, après, des faussetés,
des séparations et des conventions.
Il faut voir comment ils venaient !

Ils sortirent de leurs pantalons
leur chair en rut
et les offensèrent sur la plage,
dans la pire vase,
sur les chemins ensanglantés
et les cendres des villes encore fumantes.

Ils les fécondèrent à coups de beignes,
sous les crocs de leurs lévriers,
avec ce sang-là qui a navigué,
qui s'est mêlé au vin,
à la poussière.

Voilà l'unique version exacte.
Voilà la stricte vérité.

Déments, avides, blessés,
ils se déshabillèrent,
ils quittèrent leurs haillons,
ils se couchèrent à l'ombre
des cacaos somnolents
ET NOUS SEMÈRENT
dans la morsure,
l'éclair,
à coups brûlants
de chair et d'os,
la peau à vif
à force d'insomnie, de rêve,
l'instinct dressé
par le jeûne qu'ils avaient
rivé au corps.

Ils eurent envie d'elles
et ensuite les méprisèrent.

Voilà tout.
C'est ainsi.

            *


LE MARCHEUR

J'ai connu des villages qui tenaient
dans la vitre d'une fenêtre
Des hameaux qui copiaient les couleurs des heures
-couleurs de marchands de fruits,
de perruches dans leur cage,
d'averse peinte sur les murs.

La feuille de bananier veillait toujours sur les chemins !

J'ai visité de vieilles églises,
j'ai vu des têtes de morts et des coupoles,
des niches et des ossements creux,
des dents en or et des mouroirs
où l'on supplie et se lamente
ou des retables

et à l'heure de prier ou de dormir
j'ai entendu le bruit discret
des chandelles qu'on éteint à la salive.

Dans l'enfance il était possible
de porter sur un brancard un ange aux ailes de fer blanc,
possible de communier,
de couper le pain sur une table vermoulue,
d'uriner
et nous examiner le nombril
sous l'arbre de la place.

Dans l'enfance seulement
et dans les villages.

Tenter d'apercevoir derrière la sentinelle
la pénombre des cachots humides.
(Les prisons et les écoles étaient contiguës,
parfois elles partageaient le même couloir.)

Salles de classes gelées,
briques aux senteurs de créoline ;
on nous déguisait en soldats et nous marchions
avec un bâton en guise d'escopette ;
derrière le tableau
les araignées mesuraient
la mappemonde enroulée...

Dimanche.
Toujours dimanche
parce que les dimanches n'étaient pas différents
des autres jours ;

le jour de fête était un dimanche d'exception.

Décorations de couleurs vives,
franges en papier, petites roses
sur les poutres qui déteignaient
et restaient là en place,
année après année,
jusqu'à une nouvelle mort,
un nouvel anniversaire,
un autre baptême,
une autre noce.

Nous avions peur des fantômes,
peur de l'irréel,
et jamais nous ne fûmes
épouvantés par la tristesse
ou l'absurdité de la vie, dans ces villages poussiéreux,
taciturnes,
semblant flotter comme dans un rêve,
saouls de leur propre ingénuité
autant que de leur pauvreté.
Comment ça, des fantômes ?
Je veux parler des enfants affamés,
de tous ceux qui mendient,
qui sont obligés de voler,
ou de tuer,
ou de renoncer à leur dignité en échange d'un misérable centime.
Je veux parler des sombreros sans tête...

Mes os se gèlent maintenant de voir
la petite vieille avec son chat,
ses violettes en pots de fleurs et sa détresse ;
la jeune fille au balcon – et le lys sans défense –
qui avec impatience attendent
celui qui viendra les flétrir ;
les hommes sans travail
et ceux qui s'échinent sans relâche
pour leur compadre plein aux as.

Je déteste les fruits qui mûrissent
pour ceux qui pourront les acheter.

J'ai vécu dans des villages qui tenaient
dans un bout de cristal
ou dans le fond d'une bouteille d'aguardiente ;

j'ai vécu sourd, aveugle, halluciné,
attentif seulement aux couleurs,
aux chiffons d'aniline,
aux compresses sur les tempes des montagnes,
aux membres des confréries et à leurs femmes
vêtues de bleu, de vert, de rose...

Le goût m'est passé, maintenant, des choses pittoresques.
J'ai grandi. J'ai compris.

Je connais un grand nombre de choses :
il n'y a pas eu seulement un Christ
mais des tas ;
le responsable de la famine est assassin autant
que celui qui plante son couteau ;
les voleurs ne sont pas les seuls à dérober ;

je les connais ceux qui massacrent les illusions,
ceux qui écrasent la joie et l'espérance
au fond de ces villages qui
tiennent

dans le viseur d'un fusil.


            *

VOICI MON HEURE VENUE...

Cinq heures de l'après-midi ;
l'heure de chanter
dans les ruisseaux ;
le vent accroche ses couvertures
aux branches des pins
et les oiseaux se déplument...

L'éclat des champs de blé

déjà s'éteint,
c'est l'heure
de ranger
les outils.

            *

Manue José ArceMANUEL JOSÉ ARCE (1935-1985)

Manuel José Arce est un poète et dramaturge guatémaltèque né en 1935. Il est notamment l'auteur de la pièce de théâtre grotesque et édifiante : Condena y ejecución de une gallina (Condamnation et exécution d'une poule), mais on pourrait également citer Sebastián sale de compras ou encore Compermiso, textes de combat essentiels sachant allier à la critique marxiste un comique virulent. Contraint à l'exil politique au début des années 80, il a trouvé refuge en France, où il a rédigé ces cinq poèmes terribles contre (entre autre) Efraín Ríos Montt, pasteur évangéliste et général (!) s'étant vu condamner en 2013 à 50 années de prison ferme pour génocide du peuple maya et 30 ans supplémentaires pour crimes contre l'humanité, avant que le jugement ne soit cassé par la Cour constitutionnelle pour des raisons « obscures ». Il reste à préciser, même si cela paraît aller de soi, que ces cinq textes ont été censurés à l'époque par le régime, avant d'être enfin publiés mais à titre posthume, un cancer du poumon ayant eu raison de l'auteur à Albi, en 1985.

P.S. : J'oubliais... le fameux général évangéliste en question (condamné en 2013 à 50 années de prison ferme pour génocide et 30 ans supplémentaires pour crimes contre l'humanité) a été décoré en 1985 par le Pentagone ; le secrétaire de l'Armée de l'époque, John Marsh, lui ayant offert une Commendation Medal. Il paraît que c'est un titre important...

1. Général

Général
et peu importe lequel,

ça ne change rien,
c'est parfaitement indifférent – :
Pour être Général
comme vous, mon Général,
il faut d'abord
avoir été nommé Général.
Et pour être nommé Général,
comme vous, mon Général,
il faut avoir en soi
ce dont vous ne manquez pas, mon Général.
Amplement, vous le méritez, d'être Général,
amplement, vous les remplissez, tous les critères.
Vous avez bombardé des hameaux misérables
vous avez torturé des enfants
vous avez tranché la poitrine des mères
qui débordaient de lait,
vous avez arraché les testicules et les langues,
les yeux, les ongles et lèvres et quantité de hurlements.
Vous avez vendu ma patrie,
la sueur de mon peuple
et notre sang à tous.
Vous avez volé, menti, pillé,
vous avez bel et bien vécu
ainsi, de cette manière, mon Général.

Général,
et peu importe lequel – :

pour être Général,
comme vous, mon Général,
il est une condition fondamentale :
être un vrai fils de pute,
mon Général.

2. Sermon présidentiel

L'armée passa
et du petit village paisible qui
séduisait avant ça les touristes
sur cartes postales multicolores,
il ne resta pas une pierre en l'état,
ni personne pour le raconter :
on retrouva les cadavres de femmes enceintes
avec leur fœtus s'échappant d'une blessure au ventre.
On retrouva des gosses de cinq ans et moins
pendus par les tripes aux branches d'un arbre.
Les anciens du village,
les vénérables,
avaient la tête tranchée sur la place de l'église.
Il ne restait plus même une voix pour raconter tout ça.
Même pas un chien.
Et la presse, la radio et la télévision
répétaient, aujourd'hui lundi, le sermon du dimanche
de sa Majesté Président
général et pasteur évangéliste –

qui avait commencé en nous disant :
« Dieu est Amour, mes frères... »

3. Carte avec une pierre

Ici, l'océan : les bateaux de pêche qu'abandonna Somoza.
Ici, la côte : le coton, les bananes, la canne à sucre, le caoutchouc,
le cacao, le bétail et le paludisme.
Par là, l'altiplano, les exploitations de café et de cardamone.
Et par là, jusqu'en haut, les versants montagneux et terres stériles.
Et dans ce hameau misérable d'indiens
d'indiens descendant récolter jusqu'à l'altiplano, ou même la côte,

la famille entière entassée dans des fourgons à bestiaux, pour des salaires
qu'ils finissent par ne toucher plus qu'en rêve.
tous à bûcher pour les millions qui resteront
dans les banques et bordels de Miami ;
d'indiens charriant sur leurs épaules fourbues l'histoire–.
dans ce hameau, vous dis-je,
dans ce simple patio de terre damée,
un enfant joue avec une pierre.
Avec une pierre.
Avec une seule pierre.

Le silence soudain décapite la chanson des oiseaux.
Et l'enfant continue à s'amuser avec une pierre.
Les arbres pressentent le danger. Le maïs se rétracte
dans l'épi.
Un tremblement de mort parcourt les cieux. L'eau s'immobilise
dans le lit de la rivière.
Et les chiens cachent leur flair. Mais l'enfant
dans le patio
continue à jouer avec une pierre.

Un bruit haché se fait entendre dans le lointain,
entrecoupé,
comme hésitant.
Il semble arriver taillant l'air à coups de hache méthodiques.

Les femmes lèvent les yeux au ciel
et prennent la fuite, un enfant collé à leur sein,
un autre enfant arrimé sur le dos, un autre encore
est dans le ventre, un de plus dans chaque bras.
Les vieux grappillent des forces à leur faiblesse, grattent leurs rhumatismes
jusqu'à dénicher les lambeaux
d'énergie subsistant et courent, ou non, plutôt ils rampent.

Les hélicoptères survolent les fermes, les maisons, les rues
et les patios.
Le napalm en feu ronge les toits de paille aimable,
le clocher de l'église éclate,
les chiens, chevauchés par les flammes, hurlent à la mort,
le paysage s'efface, envahi par la fumée chaude.

Retour des hélicos.
Début de la pluie torrentielle de balles.
Les rideaux maintenant balaient ce qui reste de vie entre
les braises,
puis ils vont ratisser, après ça, la montagne,
où les vêtements colorés des femmes servent aux
tireurs d'objectif sûr.
traqué-trouvé-traqué-trouvé puis atteint–

par l'efficacité des artilleurs.

Et le gamin dans le patio n'a plus sa pierre.
Il a dû mettre un terme au jeu
après avoir quand même trouvé le temps
de la jeter sur les hélicoptères.

Sur la carte embrasée qu'est devenue ma patrie
il n'y a plus d'enfants :
sorti du ventre à peine, on est adulte.
Adulte et combattant.

4. L'heure de semer

Et ils ne nous ont pas laissé d'autre chemin.
Et c'est bien qu'il en soit ainsi.
Nous avons reçu le poing dans la joue,
le coup de pied dans la figure.
Et nous avons tendu l'autre joue,
silencieux et dociles,
résignés.
Alors ont commencé les coups de fouet,
puis la torture.
La mort est arrivée.
Quatre-vingt-dix mille fois la mort est arrivée.
Ils la distribuaient à petit feu,
en se marrant,
n'oubliant pas de jouir de notre souffrance.

Il n'est plus question seulement de nous les hommes.
Le pillage constant de nos énergies,
le vol permanent de la sueur
en escadrons, la main armée, avec la loi de leur côté –.

Il n'est plus question seulement de mourir de faim.
Plus question seulement de nous les hommes.
Les femmes également,
les enfants,
nos pères et mères.
Ils les violent, ils les torturent, ils les tuent.
Nos maisons aussi,
ils les brûlent.

Et ils détruisent les plantations.
Et ils tuent les poules, les cochons, les chiens.
Et ils empoisonnent les rivières.

Et ils ne nous ont pas laissé d'autre chemin.
Et c'est bien qu'il en soit ainsi.

Nous travaillions.
Nous travaillions au-delà de nos forces.

Nous commencions à travailler quand nous apprenions à marcher
et jamais ne nous arrêtions jusqu'à l'article de la mort.
Nous mourions de vieillesse à l'âge de trente ans.
Nous travaillions.

Le fleuve de la sueur se séparait en deux :
d'un côté, il devenait misère, fatigue et mort pour nous :
de l'autre, il devenait richesse, vice et pouvoir pour eux.
Cependant,
nous avons continué à travailler, siècle après siècle.
Mais leurs traits, face à nous, ne se sont pas adoucis pour autant.
Ils sont venus avec leurs armes
et leur armes sont venues pour nous tuer.

Et ils ne nous ont pas laissé d'autre chemin.
Et nous avons dû empoigner les armes aussi,

nous autres.

Au début il y avait les pierres,
les branches des arbres.
Les outils de travail du sol, bientôt.
Bêches, machettes et pioches,
nos armes.
Le savoir de la terre,
le pas infatigable,
notre capacité d'endurance,
l’œil qui connaît et reconnaît chaque feuille,
l'animal qui avertit,
le silence qui serre les mâchoires.
Voilà quelles ont été nos premières armes.

Nous n'avions pas d'armes.
Eux qui, par contre, en possédaient,
les achetaient à la sueur de notre travail
et les utilisaient, après ça, contre nous.

Maintenant nous avons des armes :

les leurs.
Quand ils sont venus nous tuer, en pleine nuit,
nous sommes passés à la contre-offensive,
nous surgissons comme des rayons
et nous prenons les armes,
nous empoignons les armes.

Combien de nos vies arrachées pour un fusil ?
mais le prix est plus grand encore en morts,
si l'arme demeure à leur poing.

Et ils ne nous ont pas laissé d'autre chemin.
Et c'est bien qu'il en soit ainsi.
Parce que cette fois-ci
les choses
vont changer définitivement.
Elles sont en train de changer.
Elles ont déjà changé.
Au fond de chacune des balles que l'on tire
vibre l'amour sincère de nos enfants,
de nos femmes et de nos anciens,
de la terre vénérée et de ses arbres.

C'est pour cela que des femmes, des enfants combattent à nos côtés.

Quand nous semons le maïs,
nous savons que passeront plusieurs lunes, plusieurs soleils,
avant que l'épi ne sourie avec ses grains, devenu pour nous aliment.
Et quand nous tirons des coups de feu,
c'est comme si nous semions,
et nous savons
que viendra forcément une récolte.
Peut-être que nous ne la verrons pas.
Peut-être que nous ne mangerons pas le fruit de nos semailles.
Mais les graines restent en terre, prêtes à éclore.

Leurs balles à eux apportent la mort.
Les nôtres germent,
deviennent vie et liberté,
sont métal d'espérance.

Les choses ont changé.
Et c'est bien qu'il en soit ainsi.

Nous avons lavé et huilé l'arme.
Nous jetons les graines dans nos sacoches et commençons la marche
sérieuse et silencieuse dans la montagne.
C'est l'heure maintenant de semer.

5. Double x (corps non-identifié)

- Non, c'est pas lui.
- Si, c'est lui.
- Non, c'est pas lui. C'est pas possible que ce soit son corps, là.
- Regarde, on voit la cicatrice de son vaccin.
- Non, c'est pas lui.
- Mais si, c'est la couronne que Miguel lui a mise à une dent, y'a six mois.
- Non, c'est pas lui.
- Moi, je crois bien que, cette fois, si, c'est lui.
- Non, c'est pas lui.
Comment tu peux dire que c'est lui, s'il n'a même plus ses yeux.
Comment tu peux dire que c'est lui, s'il a perdu ses mains de travailleur.
Comment tu peux dire que c'est lui, sans sa guitare et ses chansons,
sans son sourcil durci face au danger, sans le sourire qu'il avait
en travaillant.
sans que sa voix ne prononce sa pensée, sans sa manie stupide
de m'offrir des fleurs.
Comment tu veux que ce soit lui.
C'est pas lui. Je te le dis : non, c'est pas lui.
Je ne veux pas que ce soit lui.

Julio C Palencia

JULIO C. PALENCIA né en 1961

Né en 1961
au Guatemala,  Julio C. Palencia a connu l'horreur de la guerre civile au début des années 80, notamment la disparition et la torture à mort de certains de ses proches (Le combat alors faisait rage entre la guérilla marxiste et les tortionnaires soutenus par les États-Unis, pays de la liberté). D'abord réfugié à Vancouver, au Canada, avant d'opter pour le Mexique, où il réside actuellement, bien loin de son Guatemala natal devenu à ses yeux un grand cimetière, il s'est lancé dans l'écriture pour – au moins – surnager personnellement, avant de parler de lutter politiquement/poétiquement (deux adverbes liés dans son travail) en affrontant le pire silence.
Sept livres parus pour le moment, publiés
pour la plupart d'entre eux aux éditions mexicaines Praxis.


C'est pour moi évident

que je ne suis personne

J'ai un nom Julio

J'examine sa ceinture annulée
l'éclat de ses lettres
et la désobéissance ronde du o
en disant moi Julio moi

Personne.
Moi.

Rêve coulé
sur une population de fourmis.

J'ai aspiré aux choses qu'en naissant
déjà je possédais.

J'ai aspiré à être digne d'elle
de la femme forêt
de la mère souveraine
de la patrie fugitive

J'ai aspiré à être digne d'elle
comme on est digne de mourir après avoir vécu.

Endormi et sans accident
je suis le rêve de la graine berçant déjà ses branches.

Personne c'est moi.

Un silence attrapé
entre deux mers
sans plus d'aspirations
que celles dictées par un enfant
monté à la pointe la plus haute du sein.

            *

On me demande si c'est beau, le Guatemala.
Toute géographie s'épuise, s'éreinte et même
s'anéantit, quand un être humain est soumis,
quand un enfant, sous nos yeux, meurt de faim.

            *


Le mendiant de la rue principale
demande de l'argent avec un geste de mépris.
Dans son égout
il sait que son présent
peut aussi être notre futur.

            *


Mon grand-père mourut âgé
et debout.
Il ne fut pas seulement un homme,
il eut la permanence d'un arbre
et la ténacité de ses racines.

            *


Le tortionnaire de tous les bords
est vomi par la terre,
est rejeté,
il n'arrive même pas aux vers.

            *


Autel aux morts :
Guillermo Palencia,
Rosa Palencia,
Fermín Reyes,
Alejandro Cotí
et des milliers de patriotes
victimes de l'état répressif.

            *


LE CLOWN ET SON FILS

Le clown, à table,
regarde manger son fils.
Le fils, pas plus de dix ans,
gesticule et parle sans modulation
joyeux,
avec un amour qui lui remplit l'âme
et déborde
jusqu'à son père.

Haillon, le clown
regarde manger son fils
et semble comblé de satisfaction.

Les quelques pièces glanées en jouant dans la rue
ne sont pas suffisantes pour acheter deux parts.

Voir son fils affamé est une douleur terrible ;
satisfait, ce jour-là, le clown a le sourire.

            *


FACE À VOUS, NOUS NOUS TENONS

Face à vous, nous nous tenons

Les rejetons
Illégitimes de la modernité
Nous autres.


Les fantômes de pays saignés à blanc
jour à jour enfantés à la mauvaise étoile
nous autres.


Ceux à qui on a fait les poches
Ceux qui n'ont jamais eu que leurs seuls ongles
Ceux dont l'espérance a été empoisonnée
nous autres.

Les rebuts et les misérables    nous autres.

Nous autres    les éternels concierges
du premier monde
accoutumés au temps partiel
ou bien carrément au chômage
qui nous fardons la queue pour le welfare
tandis que les yeux des puissants
nous reprochent l'existence
derrière la vitre.


Les hors-la-loi    nous autres
les toxicos et drug dealers
nous autres.


Ceux qui ouvertement provoquent
ceux qui ne baissent pas la tête
ceux dont la langue est sale
soûlards de très mauvaise réputation
patibulaires
sans un centime en poche    nous autres.


Ceux qui en crèvent, de rejoindre le nord
de faim    de soif    ou sous les coups
les balles    ou bien noyés    dans la fatigue
nous autres.

Ceux qui n'ont pas de mère
n'ont pas de père ni de patrie
ni même un domicile ou juste une chaise pour s'asseoir
ceux qui sont debout pour l'éternité
nous autres.


The little bastards
qui détruisent tout    nous autres.

Ceux qui sont expulsés de toute chose    nous autres.

Ceux qui n'ont aucun droit
Ceux qui sont sans famille
Ceux qui n'ont pas de tombe
Et nous sommes des cadavres vivants
nous autres.

Ceux qui gardent à leur cul la marque
de la botte militaire    locale et étrangère
incessamment qui répétait :
va fils de pute va fils    de pute
va crever fils de pute.

Et maintenant que tout s'effondre à la racine
ils nous veulent moines dominicains
sœurs d'une charité que nous n'avons jamais connue.


Nous autres    mal perçus
par les bonnes gens
nous autres proies qu'on voue au sacrifice
nous, les boucs émissaires    nous autres.

Les plus faibles    et les rachitiques,
Les dont la présence incommode.


Les qui ne sont jamais les invités
du grand opening de l'humanité
qui toujours restent aux portes du banquet
dévorent des yeux sans rien acheter
et tournent en rond dans les centres commerciaux
incessants comme des papillons de nuit


Eux, les plus insolentes    canailles
eux, les réfugiés permanents
à qui l'on ne fait pas confiance
que l'on n'estime capables de rien
car trop coupables de leur couleur
car trop coupables de leur accent
nous autres
nous autres
nous autres
nous autres
nous autres
mille fois nous autres


Face à vous, nous nous tenons    nous autres.

Rejetons fugitifs de notre temps
enfantés et nourris au sein
de la corruption politique et des plus-values rayonnantes


Nous autres
qui ne nous en tenons pas aux frontières
qui recherchons l’Eldorado toujours
Indiana Jones à la boussole défectueuse
indiquant sans hésitation la direction du nord.


Ceux qui baissent leur froc
Nous autres.


Disons-le à pleine voix :
nous avons l'âme violée par le vingtième siècle
et tous les siècles antérieurs
pouvant s'énumérer de un à cinq


Nous expions une faute que nous n'avons jamais commise
sous-développement spirituel terrible du premier monde.


Nous sommes de cette usine mondialisée
le surplus inutilisable.
Les morts de faim    toujours
ceux qui remplissent les prisons
et les premières pages des journaux.

Nous fûmes tout d'abord la victime    l'assassin par la suite.
Nous sommes un souffle qui à peine se lève
et veut chanter une belle chanson inconnue.
/ Nous sommes aujourd'hui l'excrément
demain nous serons commencement
lune nouvelle    soleil de l'aube
un point lumineux
une espérance valable
une paix qui ne soit mensonge.


Le jour nous touche au cœur    soudain

tout s'illumine.


(Laurent Bouisset, traducteur et auteur de ce dossier, remercie Anabel Serna Montoya, Erick González, José Manuel Torres Funes et Alba-Marina Escalón pour leurs précieux conseils et critiques constructives.)