par François-Xavier Farine

Je reçois régulièrement des mails de jeunes poètes (et de moins jeunes) qui souhaiteraient que je donne un avis sur leurs textes. Je ne leur réponds jamais, faute de temps.
Mais, par ce message, je le fais indirectement en espérant répondre à chacun d'entre eux.


Comme vous, j'ai été jeune poète et comme vous j'ai cherché à publier et à savoir aussi comment fonctionnait l'édition poétique, mais les quatre conseils que j'ai retenus de ce long cheminement sont les suivants :

- Il faut dans un premier temps accumuler les textes sans souci du lendemain et ne garder que le meilleur pour plus tard.

- Il faut tâcher de trouver du soutien autour de ceux qui vous aiment.Pierre Seghers 1906-1987

- Il faut publier en revues (ou sur un blog, ajouterais-je, aujourd'hui) pour avoir une « visibilité littéraire », en tout cas, être remarqué en tant qu'auteur.

- Il faut « songer que, si vous avez la chance d'être publié, vous vous relirez dans 20 ans. » J'ai emprunté cette dernière recommandation à Pierre Seghers qui fut, de 1945 au milieu des années 80, le principal éditeur des poètes.

Si vous collectionnez les lettres de refus des éditeurs, posez-vous les bonnes questions...

Peut-être que vous avez du talent mais que l'écrivain que vous croyez être n'est encore qu'à l'état de chrysalide ou d'embryon ? Et qu'il vous faut donc encore travailler, persévérer, mûrir davantage. Votre patte d'écrivain, votre voix de poète n'est peut-être tout simplement pas assez personnelle ? affirmée ? Peut-être, ne se détache-t-elle pas assez, en effet, d'influences notoires, des modèles de grands poètes d'hier ou d'aujourd'hui qu'on devine, hélas, derrière vos propres créations ?

Peut-être, enfin, que vous écrivez bien comme un poète du passé mais comme, hélas, il ne faut plus du tout écrire au XXIe siècle ? (...)

Peut-être que vous avez envoyé vos textes à l'aveuglette à un paquet d'éditeurs qui ne sont pas du tout sensibles à votre type d'écriture ? Pour faire simple, un éditeur tel qu'Al Dante ne publiera certainement pas un poète publié par les éditions Bruno Doucey pas plus que le Pédalo ivre ne publierait, à mon avis, un poète paru chez Cheyne éditeur.

Peut-être que, dès le début de vos envois, vous vous êtes trompé de cible en ne frappant déjà pas aux bonnes portes des maisons d'éditions spécialisées et que, crime de lèse-majesté, pour la plupart des éditeurs de poésie contemporaine, vous méconnaissez leur catalogue, leur « ligne éditoriale », les poètes publiés par ces derniers, et que, affront suprême, vous n'achetez même pas leurs livres ! Là, vous êtes franchement mal barré !

Enfin, beaucoup d'aspirants poètes - comme vous - méconnaissent ou ignorent totalement la réalité économique de l'édition poétique qui oblige les éditeurs (pour tenter d'être rentables ou pas trop déficitaires) à publier a minima, c.a.d. moins de 10 ouvrages par an, tout en recevant invariablement, chaque semaine, une flopée de bons et de mauvais manuscrits. Je n'insiste même pas sur le fait que certains éditeurs de poésie exercent déjà un autre métier (pour vivre) avant d'être de véritables éditeurs désintéressés, passionnés, militants, « overbookés ».

Attention, je ne dis pas non plus que tous les éditeurs ont du nez, mais je pense sincèrement qu'un jour ou l'autre, un bon poète aura sa chance chez l'un ou l'autre de ces éditeurs.

En 2004, je me souviens avoir interrogé le poète Gérard Farasse, dans une librairie lilloise, au sujet de la réception de son premier recueil par les éditeurs. Il m'avait répondu, en souriant, avoir envoyé son manuscrit chez trente-deux éditeurs... Obtenu deux ou trois réponses positives, un refus et, pour le reste, aucune réponse.

De l'autre côté du miroir aux poètes...

Cependant, si les poètes se tenaient ou s'imaginaient un tant soi peu, de l'autre côté du miroir - soit à la place des éditeurs ultra sollicités - ne seraient-ils pas non plus - comme ces derniers - obligés voire contraints parfois de répondre en cas de refus aux candidats à la publication avec des lettres types ou de ne pas répondre du tout, justement, à des auteurs qu'ils jugeraient non aboutis d'une point de vue littéraire ? Car, toute façon, on sait très bien, de par les nombreux témoignages d'éditeurs, que les auteurs, blessés dans leur ego ou dans leur amour propre, acceptent ou comprennent rarement une fin de non-recevoir pour leurs manuscrits.

Pour l'anecdote, je rappelle enfin, qu'en matière d'édition, les poètes ne sont pas moins à plaindre que les romanciers. En voici quelques exemples :

Philippe Djian

Romain Gary s'est vu refuser ses deux-trois premiers romans ; Jean-Paul Sartre a dû couper un quart de La Nausée (et le titre lui a été imposé par l'éditeur) ; Didier Daeninckx a failli ne jamais être édité car trois de ses romans figuraient sur une planche de refus dans l'armoire d'un directeur de collection qui a été remplacé par un autre qui le publia, ensuite, 5 ans après ; Philippe Djian (ex-agent de péage autoroutier) s'est vu refuser son premier manuscrit chez Gallimard car Michel Tournier, lui-même, avait jugé et martelé lors du comité de lecture des éditions du même nom que : « Ce n'était pas de la littérature ! »

 À partir de ces quelques réflexions personnelles, je pense qu'à l'avenir, tout jeune poète qui les appliquerait économiserait, au quotidien, du temps et de l'énergie.

Enfin, en tant que poète quarantenaire, j'ai encore envie d'ajouter, à l'attention des jeunes poètes impatients, tempétueux, emportés par la fougue de leur jeunesse, qu'il ne faut pas non plus se précipiter et que les choses, surtout, si elles doivent se faire, arriveront en leur temps.

                                                                                          Le 10 septembre 2016.