André Laude, première anthologie

dédicace du poète © coll. privée F-X Farine

que le feu soit !

qui a dit que nous avions renoncé
qui a dit que nous avions creusé des terriers
très profonds dans la nuit de la cendre et de la
poussière pourrie
pour y dormir le sommeil du juste

les justes ne dorment pas ne peuvent pas dormir
dans leurs poitrines bariolées croisent de longs et fins
cormorans de rage
et de tendres fous de bassan excitent leurs veines transparentes

que le feu soit !
cette nuit j'allume les premiers soleils
collé au ventre de la bien-aimée
dont le visage brun se confond aux collines aux brebis nouvellement nées

aux souffles rauques des forestiers
à la lente marche des contrebandiers de l'espérance qui écarte
sur son passage des maïs brûlants

qu a dit que nos sangs s'étaient figés de terreur qu'ils s'étaient
agenouillés devant la gestualité froide des maîtres
qui a dit que nous avions signé allégeance et loyauté à la secte des chiens de bave

que le feu soit !
cette nuit je veille et lutte contre le rat de la mémoire
rivé aux épaules de houle tranquille de la bien-aimée
dont le battement de peau aiguise ma colère
mes doigts sont secs et noueux doigts de partisan aux lèvres criblées d'appels

qui a dit que la nuit était indéracinable chêne
j'ai connu des enfants géants aux mains de calle et d'ardeur
qui arrachaient des souches gorgées d'eau ; sombres et puis les jetaient
vers les étoiles, des souches
qui ne retombaient jamais sur une terre soudain lavée à grandes eaux
d'avril, à grandes lueurs de vignobles

Que le feu soit !
la bien-aimée et moi entreront dans la cité palpitante et il y aura des
musiques et des citrons, des bannières et des poissons volants et des
foules libres légères rassemblées pour célébrer midi rouge.

Extrait de comme une blessure rapprochée du soleil : première anthologie d'André Laude
in « Journal de bord de mort », la pensée sauvage, coll. la peau des mots, 1979.