Grégoire Damon et Simon Allonneau : la relève
Aujourd'hui, je suis particulièrement heureux... pas parce que je n'ai plus le temps d'écrire non, pas parce que je n'ai plus beaucoup le temps de lire non plus, encore moins de me perdre et de fureter dans les rayonnages des bonnes librairies et des bouquinistes, du côté de la Place de l'Odéon, de Pradinas ou du Cours de Taulignan, non.
Juste parce que j'ai, à côté de moi, sur mon bureau, les recueils sûrs de Grégoire Damon et de Simon Allonneau, deux poètes qui me mettent le feu au cœur et à la tête, et qui me font dire et, surtout, penser que la relève est assurée...
Et cela me met terriblement en joie de songer que demain, je pourrais arrêter d'écrire, moi le petit poète tâcheron, parce que deux jeunes auteurs écrivent merveilleusement bien des poèmes percutants et extrêmement originaux.
Grégoire Damon né en 1985
D'un côté, je compulse et ne finis pas de me gargariser la bouche et les yeux avec, d'origine, le second recueil du jeune poète trentenaire Grégoire Damon qui vient de paraître :
Il s'agit de poèmes-slogans de poèmes-revendications de poèmes de révoltes tous azimuts, de poèmes qui gueulent au mégaphone de l'être, qui empoignent la liberté, toutes les libertés et toutes les injustices à bras-le-corps, de poèmes-performances aussi, de ceux qui n'ont pas non plus la tête pleine d'eau mais de poèmes qui s'appuient, au contraire, sur la réalité quotidienne (la plus « triviale », la plus ordinaire, en tout cas) - avec laquelle il faut sans cesse batailler - pour exister coûte que coûte, de poèmes vitaux donc, de poèmes de survie et de combat.
Il y a sûrement une guerre quelque part
ailleurs on relève les cadavres deux jours après le séisme
ailleurs encore il y a ce truc avec l'eau contaminée
et des enfants bizarres naissent aux abords d'une usine de
teinturerie tatare
pendant ce temps-là
j'engraisse
j'engraisse (…)
il faudrait faire quelque chose
il faudrait me secouer
j'en suis capable
je connais encore toutes les marques de détergents
industriels
et je compte les secondes avec une exactitude qu'on
ne reconnaît qu'aux taulards endurcis
mais je m'endors exprès
de rage
le premier sentiment un peu pur que je ressente depuis
plusieurs mois (...)
Simon Allonneau né en 1985
De l'autre, j'ai également entre les mains le second livre, La vie est trop vraie, de Simon Allonneau. Il est composé de poèmes simples en apparence, faussement naïfs, efficaces, gonflés d'absurde et drôles à pleurer. L'écriture de Simon Alonneau n'est pas sans me rappeler l'humour délicat et féroce de Boris Vian dans son roman L'Arrache-coeur ou la dérision de quelques-uns de ses poèmes publiés dans les recueils Je voudrais pas crever ou Cantilène en gelée.
le prof nous a demandé d'exprimer un souhait
moi comme un idiot
j'avais crié que je voulais ma grand-mère ressuscitée
il m'avait répondu
espèce de couillon
la vie est trop vraie
personne ne t'a réveillé, tes parents sont des trous du cul
tu n'as jamais regardé la télé ?
la police tire sur les zombies
si ta grand-mère ressuscitait
elle se ferait abattre dans la même journée.
Je n'ai pas peur de l'écrire à nouveau ni de répéter à propos de ces deux auteurs-là qu'ils sont l'avenir de la poésie et qu'ils poussent déjà, qu'on le veuille ou non, un peu plus dans la tombe les poètes des autres générations.
C'est évidemment dans l'ordre des choses et, moi-même, donc je peux bien mourir à la poésie dès demain, la relève est d'ores et déjà en marche, même si celle-ci a quelque chose d'ingrat et d'insolent dans sa réussite... surtout quand le talent n'attend pas le nombre des années.
Ah, j'oubliais, ces deux poètes viennent chacun d'être publiés aux éditions du pédalo ivre.
Ça en devient presqu'énervant : un éditeur qui a du nez comme ça ! De nos jours, ça deviendrait presque suspect...
© François-Xavier Farine, le 19 janvier 2015.
d'origine, Grégoire Damon, le pédalo ivre, coll. poésie, nov. 2014
ISBN : 979-10-92921-06-9 ; 10 € + 3 € de frais de port.
La vie est trop vraie, Simon Allonneau, le pédalo ivre, coll. poésie, nov. 2014
ISBN : 979-10-92921-07-6 ; 10 € + 3 € de frais de port.
Le site du pédalo ivre où contacter l'éditeur


