Je ne suis pas particulièrement fan de la poésie de Jean Cocteau (1889-1963). Je préfère ses romans, ses pièces de théâtre et ses films. Il a néanmoins écrit dans La Difficulté d'être (Éditions Paul Morihien, 1947) quelques-unes des plus belles pages qui soient sur ses amis : le jeune écrivain météore Raymond Radiguet (1903-1923) et le poète Guillaume Apollinaire (1880-1918).

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Cocteau, Film Le Testament d'Orphée.

Pourtant un excellent poème de jeunesse de Jean Cocteau (tout à fait méconnu) figure enchâssé dans Le Potomak (1913-1914), étrange et obscur livre de l'auteur, auquel je n'ai hélas jamais rien compris. Malgré son côté suranné, je trouve que ce poème mériterait d'être aussi célèbre que le poème If de Rudyard Kipling auprès des jeunes générations.

Le voici :

Ne sois pas trop intelligent
Car tu verrais quelle indigence !
Tu serais partout en exil,
dans la lente enveloppe humaine.
Tu penserais aux lacs, aux pays, aux îles
Où tu pourrais vivre à la fois
Au lieu d'aimer ta ville
Et ton royaune étroit.
Tu te dirais : il y a des coeurs et des visages.
Si je les rencontrais,
Toute ma peine, tout mon effort,
Se coucheraient devant eux
Comme le lion aux pieds de Daniel.
Que de ciels, que de paysages
Perdus avant la vaste mort !
J'écris ceci, je pense cela,
Mais je pourrais aussi faire autre chose.
Ne sois pas trop intelligent
Car tu verrais quelle solitude !
Savoir l'indifférence des gens,
Savoir ce qu'ils veulent atteindre,
Et leur course aux faibles ambitions,
Et ce qu'ils peuvent fournir de plus,
Et leur adresse à feindre,
Et leur supérieure incompréhension,
Et qu'ils sont tous, et toi aussi,
Le fruit d'une erreur de la nature,
Des premères nébuleuses du monde ;
Qu'ils sont, parmi les doux végétaux
Et la tendre race animale,
Un monstre qui ne fait que le mal
Et qui croit être sûr
De découvrir les causes profondes,
Et meurt trop tôt.

Ne sois pas trop intelligent
Car tu verrais quelle paresse !
Puisque tu es dans un rouage,
Malgré l'erreur,
Il faut profiter de ton âge,
Des avidités de la jeunesse
Et des espérances du coeur.
Il ne faut pas te dire :
« À quoi bon ? »
Car si la plus modeste étoile
Se disait : À quoi bon ? au ciel,
Et s'arrêtait de graviter,
Il n'y aurait plus rien de ce qui a été.
Il y aurait le grand chaos universel
Ne sois pas trop intelligent.
Garde ta place,
Et ton devoir,
Et tes enthousiasmes,
Crois à ton rôle.
Supporte, comme Atlas,
La terre entre tes deux épaules.
Et si tu crées,
Ne deviens pas un spectateur,
Porte n'importe où
Ton dépôt secret et sacré,
Avec la foi du missionnaire
Qu'on torture
Chez les Papous.
Surtout, surtout, sois indulgent,
Hésite sur le seuil du blâme.
On ne sait jamais les raisons,
Ni l'enveloppe intérieure de l'âme,
Ni ce qu'il y a eu dans les maisons,
Sous les toits,
Entre tes gens.
Ô mon enfant,
Il y a le plaisir et l'étude.
Et les plaines fertiles,
Et le rire de la santé.
Ne cours jamais autour de toi.
Puisque l'homme peut se complaire
Entre un néant et un néant
Et ne croit pas et se résigne,
À quoi cela sert-il
De respirer l'inquiétude
Et les influences célestes,
Et de se demander si on est digne ?

Profite donc de tout le reste !

Jean Cocteau, Poème extrait de Le Potomak (1913-1914), Stock, 1924.

Pour le 50e anniversaire de la disparition de Cocteau, Le Magazine littéraire n°536 d'octobre 2013 lui consacre un riche dossier :
« Cocteau L'enfant terrible ».

Dès le 12 octobre, à Menton, Le muséeJeanCocteau (collection Séverin Wunderman) proposera une nouvelle exposition intitulée :
« Cocteau, Matisse, Picasso, Méditerranéens ».