Réponse à Guillaume Pajot, journaliste free lance, qui s’apprête à rédiger un article sur les jeunes poètes :

Bonjour François-Xavier,

journaliste indépendant, je prépare un article sur les jeunes poètes (- 30 ans) et leur travail.
J'ai lu avec attention l'article que vous aviez publié à ce sujet, en 2010, "Qui sont les jeunes poètes d'aujourd'hui ?".
J'aimerais vous poser la même question, deux ans plus tard, au sujet des très jeunes poètes. Peut-on dresser des traits généraux propres à une nouvelle génération de poètes ? Quelles sont leurs caractéristiques ? Peut-on espérer en vivre lorsqu'on se consacre à la poésie ?

Merci d'avance pour vos réponses.

Bien à vous,
Guillaume Pajot


Bonjour Guillaume,

Voici ma réponse :

Le petit article que j’ai publié en novembre 2010 sur l’ancienne version du site de la Médiathèque départementale du Nord, repris en mars 2011 dans le n °149 de la revue Décharge, n’était pas si mal.
Dans l’ensemble, ce que j’y écris à propos des jeunes poètes, de leurs influences littéraires, comme de leurs activités frénétiques sur des blogs de création personnels et/ou collectifs, de leur participation aux revues numériques, ainsi que de leur présence active sur les réseaux sociaux (Facebook) pour informer de leur actualité littéraire (publications, lectures, etc.) et y faire leur publicité, reste inchangé.
Ce qui est formidable, c’est qu’en quelques clics, la plupart des poètes d’aujourd’hui se connaissent, se parlent, se soutiennent, se lisent, s’envoyant même leurs manuscrits.
Les jeunes poètes sont donc, peut-être, certainement moins isolés qu’auparavant.
Le pouvoir du Web a décuplé l’audience des poètes (jeunes et vieux) ; peut-être pas les ventes de leurs ouvrages, mais au moins leur visibilité !
En tout cas, Internet est un formidable accélérateur de « notoriété » pour ces poètes de la nouvelle génération, nés à l’ère du numérique.

Revers du Web 2.0 par rapport au monde de l’édition poétique

Après, que les manuscrits de ces jeunes poètes trouvent des éditeurs, c’est un autre combat. En matière de poésie, la concurrence a toujours été rude. Les éditeurs doivent aussi rentrer dans leurs frais… ils ont également l’embarras du choix pour éditer des manuscrits, en accepter certains, en refuser d’autres. Parfois ces mêmes éditeurs ne peuvent pas non plus toujours publier tous les manuscrits qu’ils souhaiteraient. C’est ainsi. C’est la stricte réalité.

Une démarche de passeur

Pour rédiger cet article sur « les jeunes poètes d’aujourd’hui », j’avais procédé de manière empirique - avec une visée régionale partant du Nord de la France (région souvent oubliée, évincée des anthologies de poésie française « à tendance parisienne »).

J’ai dressé ce panorama non exhaustif à partir de mes connaissances personnelles et professionnelles (étant bibliothécaire) : lectures des recueils de jeunes poètes, des revues auxquelles je suis abonné (Décharge, Poésie/première…), maisons d’édition attentives aux jeunes poètes (Carnets du Dessert de Lune, Gros Textes, la collection Polder coéditée par la revue Décharge et les éditions Gros Textes, les éditions les états civils de Daniel Labedan…) ainsi que la revue en ligne (hélas actuellement en sommeil après 9 numéros) du même nom Les états civils.
Maintenant, on pourrait ajouter la collection Jeunes plumes des éditions Bruno Doucey, balbutiante à l’époque (avec deux auteurs : Stéphane Bataillon né en 1975 et François-Xavier Maigre né en 1982).

Revues Microbe 2012Les poètes prématurés sont plutôt rares

Les poètes que j’évoque - dans mon article - avaient plutôt entre 30 et 40 ans ? Pourquoi ?
Il y a très peu de poètes publiés dès l’âge de 20 ans (à quelques rares exceptions telles que Matthias Vincenot, Matthieu Gosztola, Linda Maria Barros….). Pour être un poète confirmé, il faut d’abord avoir beaucoup publié en revues, être reconnu par ses pairs, être lancé par des connaisseurs désintéressés. Je pense ici, précisément, au poète belge, Eric Dejaeger, dont je ne connaissais pas en 2010 la micro-revue Microbe ; aux éditions Asphodèle de Pascal Pratz également. Ce dernier a publié, depuis, la nouvelle génération et poursuit la publication des nouvelles voix par le cooptage d’anciens auteurs par le biais d’une nouvelle collection Confettis lancée en 2013. Enfin, la collection Poètes au Potager d’Amandine Marembert et de Romain Fustier propose aussi régulièrement les jeunes poètes en micro-plaquettes. Les jeunes poètes de Terre à ciel ont aussi de plus en plus développé leurs chroniques sur leur site. Une autre personne se démène enfin beaucoup pour l’audience de la poésie en animant des cabarets poétiques mensuels sur Lyon : Frédérick Houdaer. Ce poète-éditeur-animateur a lancé en mai 2012 les éditions du Pédalo ivre. Il y a publié deux poètes phares de cette nouvelle génération dont j’avais déjà parlé en 2010 : Thomas Vinau et Jean-Marc Flahaut. Ils ont depuis confirmé tout l’espoir que beaucoup mettaient en eux.

Je vous annonce également que les éditions de La Lune bleue (dirigée par la poétesse Lydia Padellec) projettent de publier prochainement une anthologie des jeunes poètes francophones. Je pense que ce sera un ÉVÉNEMENT aussi important que l’anthologie La Nouvelle Poésie Française publiée en 1974 chez Seghers par Bernard Delvaille. Cette anthologie, tirée à plus de 100 000 exemplaires, avait révélé une partie des grands poètes d’aujourd’hui toujours en activité.

Ce qui ne figurait pas dans mon article

Les poètes d’Outremer (Guyane, Guadeloupe, Martinique, Réunion, Nouvelle-Calédonie...) y sont hélas absents. Je n’avais aucun contact là-bas, ni d’informations à leur sujet (publications, revues, etc.)

Depuis 2010, j’ai découvert d’autres poètes comme :
Christophe Siébert, Magalie Thuillier, Emmanuel Le Cam, Cédric Demangeot, Nolwenn Euzen, Guillaume Siaudeau, Murièle Modély, Cédric Le Penven, Thierry Radière, Thierry Roquet, Jean-Baptiste Pedini, Morgane Riet, Étienne Paulin, Laura Vazquez, Anna de Sandre, Guillaume Decourt, Florian Tomasini, Simon Allonneau, Murielle Camac, Sabine Huynh, Anne Jullien, Blandine Merle…


Enfin, dans mon ancien article, j’avais privilégié les jeunes poètes qui avaient déjà publié plusieurs manuscrits, et ce, chez de vrais éditeurs. Je m’étais volontairement exclu de ce panorama car mon premier recueil (publié depuis) dormait, depuis 2007, chez un éditeur belge.

« J’ai le sens de la réalité, moi poète. » dit Tuthur Rimbaud

Pour votre information, les poètes ne vivent toujours pas de poésie. Encore moins les jeunes poètes ! D’autant plus que les premiers tirages débutent à 200 exemplaires et n’excèdent pas 1500 exemplaires.

Je vais peut-être jeter un pavé dans la mare mais, en outre, je ne sais même pas si tous les petits éditeurs redistribuent consciencieusement leurs droits d’auteurs aux poètes. Normalement, ces mêmes éditeurs sont contraints d’informer, annuellement, leurs auteurs des ventes. Un certain nombre d’entre eux le font ; d’autres semblent moins consciencieux. Mais beaucoup de poètes ne s’en soucient guère puisqu’ils sont déjà contents d’être publiés…
Pierre Seghers disait, déjà en 1980, à un jeune poète : « Un poète, ça paye ses impôts. » Certains poètes - qui n’ont pas d’autre métier à temps plein - joignent les deux bouts en sillonnant la France pour des lectures-rencontres, animant des ateliers d’écriture, traduisant d’autres poètes, écrivant des préfaces, etc, etc.
Chez les poètes, seuls les poètes les plus importants (souvent d’ailleurs dans leur grand âge comme Guillevic, Jaccottet, Bonnefoy) tirent leurs épingles du jeu et, essentiellement, lorsqu’ils sont publiés dans la collection de poche Poésie/Gallimard. Et ce n’est le cas que pour une minorité.

Pour terminer cette longue bafouille, j’espère que vous voudrez bien me citer dans votre article car je n’ai pas été avare d’infos.
N’oubliez pas non plus de parler en priorité du copieux travail de publication et de recension de Claude Vercey et de Jacques Morin, deux revuistes-poètes, qui mettent le pied à l’étrier de pas mal d’auteurs de la jeune génération - par l’intermédiaire de leur revue Décharge couplée au site du même nom, depuis plus de 20 ans !

J’espère que les éléments apportés pourront vous aider dans la rédaction de votre article sur les jeunes poètes « vingtenaires » d’aujourd’hui.

© François-Xavier Farine, le 7 mars 2013.