Yves Artufel Bazoches 2013

« Pour ce qui est de l'avenir, je peux d'ores et déjà affirmer qu'il se passera un certain nombre de choses et que toutes ne seront pas forcément agréables. »
Extrait de Ma vie en rose, Yves Artufel, Gros Textes éd., 2006.

Avant d'être éditeur, on oublie qu'Yves Artufel est d'abord un poète, même s'il est contraint - de par son activité associative et éditoriale - à reléguer sa poésie au second plan. Un certain goût pour l'absurde et la dérision caractérise son écriture.
La plupart du temps, Yves Artufel adopte la forme courte, aphoristique, pour se raconter entre les lignes, en pointillés. Le panache des souvenirs d'enfance, où règne une certaine « fraternitude », le rattrape souvent,  lui inspirant des « môman » de grâce et de légèreté.

ON JOUE LES PROLONGATIONS

J’ai retrouvé sans le chercher sans le vouloir Ce cahier du cours élémentaire première année (Je me souviens que l’institutrice y était belle et froide) parmi des factures vieilles de trente ans et leur ancienne adresse qui me rappelle des parties de ballon dans une arrière-cour où un marchand de charbon et de mazout avait fait faillite et parfois escaladant une fenêtre cachée nous entrions dans le bureau pour explorer des photos de femmes en maillots de bain comme on les portait dans les années cinquante le propriétaire avait laissé traîner ces photos parmi des liasses de papier, de factures avant de partir avec son camion sur la comète de meilleurs affaires et si des bruits nous inquiétaient nous sortions vite par la fenêtre cassée retrouver notre ballon pour terminer cette partie      qui dure toujours

*

Il y aura toujours quelque part
dans mon crâne
ces nuages
que je prenais
pour des montagnes
quand j’étais gamin.

*

Yves Artufel charrie aussi, derrière lui, des poèmes d’amour contrarié, perdu - déchirants, que son écriture sublime et fait durer de bien belle façon comme le texte Déposé dans le vent (force 3) directement inspiré par la chanson Fréjus Saint-Raphaël de Julos Beaucarne ou cet autre par exemple :

EXPANSION DE L’UNIVERS

Assis par terre
la tête sur les genoux
j’écoute s’oublier
les vibrations
d’une caresse

*


Jamais, non plus, il ne se prend trop au sérieux. Souvent, ce qu'il écrit semble en suspens ou revêtir un accent énigmatique… Sa plume grince comme un aiguillon qui doute, bousculant souvent la réalité ou l'opinion commune de manière imparable : « Il me paraît tout à fait normal de douter de l'existence des trains dans lesquels je ne monte pas. » Je trouve enfin que, chez Yves Artufel, le désespoir s’apparente à de la tendresse, à une forme d’élégance rare.

Je me souviens très bien
de ces soirs très tard
où pensant toucher l’éternité,
on se dit qu’on va fleurir enfin
et puis tout à coup
on se sent pleuvoir
et on a le regard.
imbécilement profond.

Yves Artufel a peu publié (trois recueils en douze ans) et dit lui-même écrire des « pas grand-chose ». Or  je reste un inconditionnel et un impatient de « ces miettes d’être » qu’il distille avec parcimonie et qui, mises bout à bout, construisent un chemin d'écriture  et de traverse, cohérent et personnel.

Dans son dernier recueil, J’aurais dû prendre des photos, sorti au 3e trimestre 2012, Yves Artufel nous livre, à côté de ses poèmes raccourcis, des poèmes plus amples, plus disserts qui, pour autant, ne perdent rien de leur force de suggestion, et gagnent même en rêverie, en puissance émotionnelle, en force de dérision.
Je rapprocherai volontiers Yves Artufel d’un autre poète nommé Jean-Pierre Georges pour leur voisinage avec le désespoir et d’Alfonso Jimenez pour leur capacité à créer un comique involontaire, en tout cas, décalé, saugrenu, un poil métaphysique.

tu le sens toi le foisonnement ?

*

On a dit  mon nom au micro
« Le poète Yves Artufel… ».
Je devais y aller
et pourtant tout en moi  se demandait

qui pouvait bien être ce type.

*

Pénis et pinceau
auraient donc même racine étymologique
Et je ne sais pas quoi faire
de cette révélation.

*

Une joggeuse passe. Beau visage souriant.
Et toute une rue contemple ses fesses.

Moi, y compris.


*

Militant des autres poètes

Le militantisme d'Yves Artufel - qui le pousse à promouvoir l'œuvre des autres poètes au détriment de la sienne  - rappelle à certains égards l’engagement de Louis Dubost à la tête des ex-éditions du dé bleu. Comme son aîné, Yves Artufel est également un type bien, rare. Un tel éditeur ne court plus les rues. Son humilité tranche avec la plupart de ses confrères zélés qui croient tenir, seuls, le haut du pavé de la poésie contemporaine.

Yves Artufel peut se targuer (même si ce n'est pas son genre) d'avoir édité bon nombre de poètes qui comptent et compteront dans les prochaines décennies - des aînés à la jeune génération. Il publie de multiples livres, de toutes formes, pour une consommation rapide. « Il faut que la poésie circule ! » me lança-t-il un jour au téléphone. On les glisse volontiers dans la poche de sa veste en jean et on les emmène, partout, pour lire à la fraîche, picorer sur un banc, les jours sans pain, ni chaleur. Car, beaucoup de ces petits livres homéopathiques, qu’il façonne lui-même en compagnie des ses auteurs, recèlent des vitamines de poésie !
Yves Artufel coédite également, avec la revue Décharge, la collection Polder qui est à l'affût des nouvelles voix et la revue Cairns avec les éditions La Pointe Sarène de Patrick Joquel. Il crée aussi des spectacles de poésie, fait les marchés et les festivals de poésie, l'été. Bref, il se démène sur tous les fronts. À l’image de tous ces petits éditeurs qui ont la poésie chevillée au corps et à l'âme.
Que deviendrait la confrérie des poètes sans ces colporteurs quotidiens ?

Gros textes d’un finaud

Enfin, il a toujours été atypique, Yves Artufel  - quand j'ai découvert ses éditions, au milieu des années 90, j’ai trouvé que le titre « Gros Textes », ça ne faisait pas très sérieux (et je ne devais pas être le seul d'ailleurs !). Mais cette dérision de l'acte avait de la gueule et persistait, - je dois le dire - à m'intriguer. Un titre pareil pour une maison d'édition, ça ne pouvait laisser personne indifférent. Ça faisait même tâche dans le monde policé des maisons d'édition d’alors... C’était culotté et finaud ; voulu, bien entendu.


Au début de sa carrière, Yves Artufel a publié ses premiers textes dans une petite revue sans prétention, Les Alpes Vagabondes, à laquelle je m'étais abonné parce que je me délectais à l'avance d'y découvrir ses poèmes et aphorismes provocateurs qui se démarquaient du contenu plutôt consensuel de la revue. Ce qui entraîna d'ailleurs, quelques temps plus tard, la démission de notre anar-poète de son comité de rédaction. Cette revue, cependant, proposait alors le meilleur et le plus pathétique en matière de poésie, car son souci premier était  justement « de n’exclure ni l'original, ni le plus suranné ».
Pour la petite histoire, Yves Artufel fut, à l’époque, à l'origine d'une polémique qui ne cessa de gonfler sur plusieurs numéros. Il s'était attiré les foudres d'une poétesse académique qui s'insurgea, notamment, contre l'un de ses poèmes d'amour iconoclaste à l’érotisme végétal, qui mêlait des images fortes et inconvenantes : il en émanait un irrésistible humour qui avait totalement échappé à la dame. Je m’en tords encore de rire et me dis que Desproges doit sans doute en pouffer dans sa tombe !
Ce sont toutes ces bonnes raisons réunies qui, m’inclinent à vous conseiller la lecture du discret Yves Artufel.

© François-Xavier Farine - 1er mars 2013.


Publications d'Yves Artufel :
J'aurais dû prendre des photos, Gros Textes, 2012, 7 € (6+1 € de FP).
Ma vie en rose, Gros Textes, 2006, 6 € .
Mes amours déboussolées (Prix de poésie Jacques Bertin), Gros Textes, 2000, 30 F.

Revues Décharge : 100-101-105-156

 

Yves Artufel recueils

Le blog des éditions Gros Textes avec les dernières nouveautés & la bouquinerie-épicerie-magasin en ligne, dont on peut pousser la porte à Gap.
Le site des éditions Gros Textes avec le catalogue complet des publications.
Contact :
Yves Artufel - Gros Textes éditions
Fontfourane
05380 Châteauroux-les-Alpes
gros.textes@laposte.net


Les publications 2013  des éditions Gros Textes :
janvier – mars : des ouvrages d’auteurs niçois, Daniel Biga, Jean-Louis Maunoury, Sophie Braganti, avril – juin : des ouvrages de Christian Degoutte (Lyon), Bruno Sourdin (Lille), Eric Dejaeger (Belgique), juillet – août : poésie sonore avec Natyot, Armand le poête, Pierre Tilman et Sébastien Lespinasse.