J’aurais aimé chroniquer ces quatre livres plus longuement mais cela devient de plus en plus chronophage vis-à-vis de mon propre temps d’écriture...
J’ai donc simplement jeté quelques impressions en apparence désordonnées mais tenaces sur ceux-ci :


J'emmerde Tissot (mars 2014)

J’emmerde de Marlène Tissot (Gros Textes, mars 2014)

est un très bon recueil de pensées (sous forme de tercets-haïkus) percutantes et iconoclastes. Il me convainc, à nouveau,  du fait que Marlène Tissot est l’une des meilleurs poètes de sa génération et que ses textes foutent une trempe à la plupart d’entre nous. « Quand on n’a pas mis sa peau sur la table, on n’a rien dit. » écrivait Louis-Ferdinand Céline. Marlène Tissot n’économise pas sa lumière, sa générosité, ni sa révolte. Dans cette petite plaquette, son acuité aiguë laisse même poindre davantage de tendresse et d’humour que dans ses précédents recueils. Quel avalanche d’uppercuts envoie-t-elle à chaque série de ces « J’emmerde » ! Avec ce livre, Marlène Tissot passe un cap et, en plus, quand elle lâche ses mots - comme des chiens enragés - contre le flanc des vérités éculées : «  Putain qu’ça fait du bien ! » : J'emmerde le désespoir / C'est quand plus rien / ne semble possible / que tout devient envisageable

Thierry Roquet Le Cow-boy de Malakoff (Mars 2014)

Le Cow-boy de Malakoff de Thierry Roquet (Le pédalo ivre, mars 2014)

Voici un autre livre original dans sa composition, comme dans la variété des textes proposés. J’ai eu la chance de découvrir ce recueil en avant-première, fin 2012. Comment un type du XXIe siècle a-t-il eu l’idée de se fantasmer à travers la figure emblématique du cow-boy d’hier (modernisé) et de ré-enchanter ainsi sa propre existence, mêlant hauts et bas, amour-écriture-chômage et situation précaire, transfigurés par l’humour et la dérision, dynamités par la mythologie d'un  Far West (urbain) et le bel éphémère du quotidien ?
Est-ce que, dans l'imaginaire de cet auteur, le poète serait inéluctablement contraint à devenir un individu en marge, asocial, un « outlaw » en quelque sorte ? Je ne tranche pas la question... Il y a, en tout cas, chez Thierry Roquet, une tacite filiation avec « la Génération Biture » ou fracassée des poètes américains post-Beat, comme Charles Bukowski et Dan Fante ou d'autres auteurs, moins connus, publiés chez 13e Note…
Thierry Roquet est un « perdant » émerveillant. Avec cette autofiction poétique (véritable « western à la sauce contemporaine »), il sait nous transporter et nous surprendre... car ce poète a le désespoir joyeux, sans perdre jamais ce regard insolite, ni son sens de la chute (rodéotesque ?) à chaque page.
Porter un colt à la ceinture et un Stetson sur la tête pour dégainer des poèmes ne suffisent pas, il faut, comme Thierry Roquet, « en avoir » dans les bollocks (hein, Mister Hemingway !)
Enfin, Thierry Roquet clame dans l'un des titres de ses nombreux poèmes-clins d’œil aux films du même genre  : « Mon Nom est personne ». Je jalouse aussi le recueil de ce « lonesome » cow-boy, qui vit, quelque part, là-bas, exilé dans la banlieue sud du Béton's Lake parisien...

No parking no business houdaer (mars 2014)

No parking no business de Frédérick Houdaer (Gros Textes, mars 2014)

m’a également énormément plu. Ce poète en devient presque énervant, car il ne cesse de bonifier de livre en livre…
Ce recueil est encore plus réussi qu’« 
Engeances » publié par Thierry Renard, en 2012, chez la Passe du Vent, car Frédérick Houdaer me paraît vouloir aller beaucoup plus loin encore. On retrouve les thématiques récurrentes de Frédérick Houdaer et l’aspect (souvent narratif) et bien torché de ses poèmes mais, cette fois-ci, il a même choisi d'alterner poèmes courts et poèmes XXL.
Réalisme gris et autodérision sont toujours au rendez-vous, avec des règlements de comptes en bonne et due forme. Houdaer ne mâche plus ses mots : il dénonce avec maestria les simulacres et illusions de l'amour ;  quand il ne débusque pas, sous le vernis des apparences et des comportements sociaux, les postures et les impostures quotidiennes et, en ça, il reste toujours aussi fortiche.
Frédérick Houdaer est un délicieux sniper de la poésie et je répète, encore haut et fort, que je vois, en lui, le digne successeur de Pierre Tilman, époque « Hôpital silence ». Un autre recueil à relire indéfiniment... quand le monde demeure, comme aujourd'hui, encore, sous perfusion...

Stockholm Jean Marc Flahaut (2014)

Stockholm de Jean Marc Flahaut ;  illustrations de Maxime Dujardin (Les états civils, mars 2014)

Le dernier Flahaut est un très court roman (comme d’hab’) « à la croisée de la nouvelle et de la poésie », espèce de road-movie terroriste et sanguinolent avec l’embrigadement d’une jolie héroïne ordinaire, kidnappée par un groupe de révolutionnaires déterminés à renverser le gouvernement. En le dégustant, j’ai beaucoup songé au travelling énergique du film « Nikita » de Luc Besson, associé à l'affaire du Baron Empain qui défraya la chronique à la fin des années 70 ; cet homme d'affaires, lâché par sa famille et ses collaborateurs, qui prit ensuite la défense de ses piètres ravisseurs.
Jean Marc Flahaut a créé, cette fois encore, une micro-fiction haletante, pleine de punch et de rafales de questions, qui nous reviennent et nous taraudent, lancinantes, longtemps après la lecture.
Jean Marc Flahaut, «  poète de l’imaginaire », a la faculté de ne jamais remettre ses pas dans ses pas… et de créer, à chaque fois, une atmosphère en symbiose avec son style ramassé, efficace, qui avale le lecteur pour ne plus jamais le lâcher.
Kundera écrivait dans son essai, « Les Testaments trahis », qu'un roman devait multiplier la somme des possibles, ne pas être surtout une sorte de roman à thèse, mais « semer, au contraire, des points d'interrogation » dans l'esprit du lecteur...
Avec ce nano-roman ou micro-récit, Jean Marc Flahaut nous invite-t-il en sourdine à rejoindre la révolution qui gronde dans les têtes : « That is The Question ? »

© François-Xavier Farine, le 16 avril 2014.