La petite histoire de la poésie est pleine d'enseignements. C'est ce que je me suis dit en mettant la main sur cette chronique publiée dans le journal Le Monde en date du 11 juillet 1979. Elle est signée du poète André Laude (1936-1995) qui  fut aussi un excellent critique littéraire au Monde et aux Nouvelles littéraires.
Il y fit embaucher le jeune poète Patrice Delbourg (ce que je tiens de ce dernier, interviewé à la Villa Marguerite Yourcenar, en juin 2011) en ouvrant, devant lui, une armoire croulante de livres de poésie, et lui signifiant :
« Tu veux travailler dans la presse ?... Alors, vas-y, prends et chronique donc ce qui te plaît là-dedans... » : manière élégante et directe de lui faire passer son baptême du feu de journaliste.

Mais là, je digresse un peu...

Le dur métier de critique...

Pour moi, l'intérêt de cet article retrouvé d'André Laude (ci-dessous) est double :
- il permet de constater que, bien souvent, quand un poète choisit d'écrire sur un autre poète, ou sur l'un de ses livres, précisément, il sait de quoi il parle car, déjà, il l'a évidemment bien lu et, en général, beaucoup aimé...
- J'ajoute que, si le critique littéraire décide de le plébisciter, c'est qu'il pense aussi, avant même d'écrire son article, que ce poète en vaut la peine... qu'il vaut la peine d'être lu, la peine d'être reconnu (de son vivant) et davantage même, peut-être, encore la peine d'être soutenu... ou invité, par exemple, lors d'une lecture de poésie à destination du grand public... Vous me suivez toujours ?

Evidemment, personne n'est infaillible... et je revendique moi-même, justement, en tant que petit passeur de poésie, le droit aussi de me tromper... dans mes choix.

Pourquoi vous parlé-je de tout ça ? Pourquoi cette chronique prend tout à coup une tournure nombriliste ? Tout est lié,
« Tout est dans tout », vous allez voir...

La preuve par l'exemple

Le 22 mars dernier, dans le cadre du 16e Printemps des Poètes 2014, j'ai invité trois poètes quarantenaires : Sophie G. Lucas, Marlène Tissot et Frédérick Houdaer, pour trois lectures-rencontres dans trois lieux du Département du Nord.
Ces trois auteurs choisis ont déjà publié plusieurs recueils chez de vrais éditeurs de poésie, ont été repérés par le milieu (poètes et critiques aux voix dissonnantes, parfois) et ils ont enfin beaucoup d'humilité, d'exigence et de talent, me semble-t-il.

Marlène Tissot, Sophie G. Lucas et Frédérick Houdaer en action

Lors de la seconde lecture à la bibliothèque de Dunkerque Centre, les poètes et moi-même avons été apostrophés par une dame qui « écrivait de la poésie » et affirma avoir détesté ces trois poètes (bien différents) car « ils employaient notamment des gros mots ». J'ajoute que, dès le début de la lecture, pourtant, cette même personne, qui était assise au premier rang, ne cessa pas de gesticuler et de marquer son mécontentement, à chacune des trois interventions des trois auteurs invités...
Je pense que les trois poètes présents n'ont pas dû beaucoup apprécier non plus cette vulgarité-là, et qu'ils auraient certainement préféré que cette personne, quelque peu gênée aux entournures par leurs textes, quitte définitivement la salle à l'assistance fournie, avant la fin de leur lecture-trio.

Evidemment, je bouillonnais intérieurement de répondre à cette belle personne (qui ne s'est pas du tout présentée d'ailleurs, restant aussi obscure sur sa pratique de l'écriture que sur ses connaissances de la poésie d'hier et d'aujourd'hui)...
J'ai finalement choisi de ne pas le faire, car j'avais aussi eu le sentiment à la qualité du silence éprouvé et aux réactions du public qui assistait à la lecture, que la majorité d'entre eux avaient apprécié ce moment intense, vrai, bouleversant...

Au final, les trois poètes s'y sont d'ailleurs
bien mieux employés, eux-mêmes, en répondant - avec intelligence et ressenti - à cette femme qui semblait affreusement sûre de ses certitudes indéboulonnables (ici, j'ai envie d'ironiser - comme hier, en d'autres contrées retirées, les Staline, Saddam Hussein et Mohammar Khadafi étaient aussi convaincus de leur pouvoir triomphant, et dont on a un jour déboulonné les statues et les têtes), en élargissant ce débat un poil subjectif...
Mais ce sont surtout les prises de parole des gens dans la salle qui ont fini par lui clouer le bec... Plusieurs personnes, de tous âges et de tous milieux sociaux, s'étant levées et exprimant leur profond désaccord avec elle... la renvoyant alors, seule, dans les cordes, avec ses certitudes inébranlables...

16e Printemps des Poètes - 22 mars 2014 à Dunkerque

Qu'est-ce que la Poésie ? Est-ce que vous croyez que ces poètes vont durer dans le temps ?

Pourtant ce comportement habituel, en marge des lectures publiques de poésie, n'a pas été si inutile que ça.
Au moins, m'a-t-il permis d'accoucher de cette petite réflexion que je vous livre aujourd'hui :
Plus je lis de la poésie, et moins je suis capable de dire ce qu'est la poésie ? Et surtout d'en donner une définition satisfaisante ? Evidemment, puisque la poésie est multiple, plein de courants la traversent et qu'elle possède aussi plusieurs visages...
Et, d'ailleurs, comment aurais-je pu expliquer la complexité de cette simplicité à cette dame qui affichait ostensiblement un avis tranché, monolithique et définitif sur la question ?

Même dans mes pires cauchemars, je n'avais imaginé une mise au pilori pareille :

- Vous, l'instigateur de cette soirée, j'aimerais savoir pourquoi vous avez invité ces 3 auteurs ?... et, enfin, définissez-moi ce qu'est pour vous la
Poésie en moins de deux minutes ?

- Je pense qu'avec ce long texte,
M'dame, je me suis un peu expliqué...

Et, justement, André Laude lui-même qui parlait à l'époque du jeune poète, Pierre Tilman, dans sa chronique, vous donnera la meilleure réponse qui soit :

«
Ceux qui n'ont d'yeux que pour la
« belle poésie », honnie par Rimbaud et Artaud, Ginsberg et Prévert, se détourneront de Pierre Tilman. Ceux qui sont persuadés que la poésie doit, par des moyens nouveaux, exprimer le « profond aujourd'hui », sous peine d'inutilité publique, écouteront cette voix qui parle nos écartèlements, nos craintes, nos angoisses et nos fantasmes. Notre théâtre et notre parcours.
»

On peut appliquer cette réponse à ces 3 poètes que j'aime profondément et que j'ai lu passionnément...
Je veux parler de Sophie G. Lucas, Marlène Tissot et Frédérick Houdaer. Je les ai précisément invités dans le Nord, au Centre pénitentiaire de Maubeuge, à la Médiathèque départementale du Nord, ainsi qu'à la biblothèque de Dunkerque, pour toutes ces mêmes raisons et, aussi, parce que ces deux femmes et cet homme-là ressemblent tant à leur poésie !

François-Xavier Farine. le 2 avril 2014.

André Laude,