Je lis Pierre Tilman depuis longtemps. Je l’ai découvert au début des années 90, par le truTilmanchement de la revue Poésie 1 n°42, que j’avais dénichée chez un bouquiniste lillois. Dans ce numéro de Sept.Déc. 1975, Pierre Tilman figurait aux côtés de Ben, Biga, Delbourg, Pélieu et Venaille sous la bannière du Nouveau Réalisme1.

Depuis la fin des années 60, Pierre Tilman a écrit une trentaine de livres. De l’aventure de la revue Chorus (1968-1974) à aujourd’hui, il a construit une œuvre très personnelle, qui fixe depuis 40 ans « l’inventaire quotidien ». Il faudrait beaucoup citer et puiser dans celle-ci pour ne pas la dénaturer ou pour en donner, du moins, un aperçu assez fidèle et précis.

 

Voilà ce que Robert Sabatier écrivait à son propos dans le troisième tome de l’Histoire de la Poésie Française du XXe siècle : « La même fluidité de l’écriture, le même ton d’authenticité, le même attachement au réel vu ou perçu, le même ancrage dans l’angoisse de son temps parcourent les livres de Pierre Tilman depuis ses débuts (…) »

je traverse les déserts en jouant du saxophone

(…) déjà à moitié suicidé

dans un paysage de conserves vides (…)

je reste ainsi des après-midi sans bouger

inconsolable

j’attends

qu’est-ce que j’attends (La flûte de Marcus, 1968.)

Vrai qu’elle est humaine et incarnée cette poésie, et, par ailleurs, désespérément lucide et tendre… Elle n’est pas non plus dénuée d’humour ou d’ironie pour ce monde dont Pierre Tilman dénonce l’hypocrisie, les travers consuméristes, arrachant un à un les masques de l’aliénation collective.

La catastrophe

Vous qui avez ramené la destinée de l’homme

à la recherche du profit

de l’argent

et du sommeil confortable

ces quantités de choses qui vous entourent

et font la trame même de votre existence

vous ne possédez rien

vous méritez la catastrophe qui vous guette (Nom profession adresse, 1975.)

Dynamités par la révolte, ses textes révèlent aussi son admiration pour les écrivains de la Beat Generation (Kerouac, Ginsberg, Burroughs), Bukowski et Brautigan.

S’y déchiffre surtout l’itinéraire sensible du poète : ses rencontres, ses déboires, ses illuminations, ses ruminations quotidiennes rythmées par la pulsation du désir. Cette poésie pourrait se lire comme un journal de bord ; Louis Guillaume l’aurait jadis qualifiée de « poésie d’agenda ».

le même endroit

ce soir j’ai mangé

dans un restaurant

d’où je te téléphonais

ils ont refait le restaurant

plus froid

plus clean

plus chic

et bien évidemment la nourriture

m’a semblé moins bonne

et toi tu

n’habites

plus au même endroit

mais c’est quand même le même

endroit

ce lieu sans rancœur

et sans cicatrices mal refermées

qui se trouve là-bas

quelque part dans l’avenir

où on va se retrouver

quand on aura plus

rien à se prouver

et où

ton corps se glissera

sous mon corps maladroit

comme dans l’eau d’une

piscine aux carreaux bleus

perdue parmi les oliviers (Le Blouson, 1994.)

La poésie de Pierre Tilman voisine avec celle de son « vieux copain » Daniel Biga, mais lorgne aussi du côté de chez Bukowski ou de Calaferte. Certains de ses poèmes-conversations auraient pu, en effet, prendre place dans L’amour est un chien de l’enfer ou dans La mécanique des femmes… Cependant sa crudité de ton n’est ni gratuite ni déplacée : elle reflète au contraire, au plus près, l’intimité des rapports hommes-femmes. La belle littérature et ses fioritures n’intéressent pas Pierre Tilman. Il écrit pour le plus grand nombre cherchant à traduire dans ses textes la vie concrète. En ce sens, il est resté fidèle à l’engagement initial des membres de la revue Chorus qui affirmaient tous, dans un même slogan, en 1968 : « La poésie doit déchiffrer le langage de la vie quotidienne. »

Le style « Pierre Tilman », c’est encore une écriture ramassée, dépouillée. De cette « économie de moyens », dont se réclame l’auteur, il ressort une poésie tonique, « coup de poing », et, chez le poète lui-même, une décontraction, un air de simplicité qui constituent, au bout du compte, sa « marque de fabrique ».

En marge de son œuvre poétique, Pierre Tilman a rédigé des monographies et articles sur des peintres contemporains comme Jacques Monory, Peter Klasen, Yvon Messac, Herman Krikhaar ou Mark Brusse. En 2006, il a également consacré une biographie de référence à son ami Robert Filliou (1926-1985), poète et artiste multi-facettes : ce dernier appartenait au mouvement d’art contemporain Fluxus, qui réunissait, à la fin des années 60, des artistes, des écrivains et des musiciens internationaux, dans un esprit joyeusement provocateur, directement inspiré du mouvement Dada et de Marcel Duchamp.

Autre aspect fascinant du bonhomme - qu’il a lui-même expliqué dans une interview, en juin 2008, au Festival Expoésie de Périgueux - Pierre Tilman « a toujours ajouté à son travail littéraire destiné à la publication, un travail plastique » qui procède du même enthousiasme. Il réalise ainsi des sérigraphies sur divers supports (papier, plexiglas, tissu, etc.), des boîtes à poèmes et toutes sortes d’objets plastiques, collant, clouant, découpant, pour éprouver de tout son corps la matérialité du travail de l’artiste. Mais, depuis l’explosion des arts graphiques, Pierre Tilman a dû réintégrer bureau et ordinateur pour composer une poésie visuelle où la plastique des mots rejoint parfois le sens originel, véhiculant une poésie « presque involontaire » comme le mot « LOCOMOTIVE », dont la graphie, par exemple, évoque le mouvement des roues ou le mot « ÉCHO », répété plusieurs fois sur une page, traduit l’effet sonore qui l’accompagne : Pierre Tilman résume aujourd’hui sa démarche artistique par le terme de « Poésie Audio-Visuelle ».

Le Castor Astral ou les très actives éditions des Vanneaux qui ont emboîté le pas aux éditions Seghers, auront-elles la bonne idée de proposer prochainement une monographie de ce Poète d’Aujourd’hui accompagnée d’un choix de textes - comme elles le firent pour Daniel Biga, Jean Malrieu ou Pierre Dhainaut - ? Il est difficile, en effet, de se procurer les recueils de Pierre Tilman, souvent publiés chez des petits et trop discrets éditeurs. Cette initiative serait salutaire. Elle doperait l’audience de ce poète essentiel, qui n’a pas encore toute la place qu’il mérite dans le panorama de la poésie actuelle. D’autant que Pierre Tilman se prête volontiers aux lectures-rencontres et happenings de poésie un peu partout en France et qu’en sachant davantage de lui, on y pourrait mieux apprécier encore, cette démarche de création poétique qui juxtapose, une approche ludique, plus qu’oulipienne, à un décodage de l’ordinaire des jours.

Pierre Tilman disait dans l’un de ses premiers recueils : « j’aime l’impossible et les mythomanes qui s’y brûlent les ailes. » Du moins, qu’il poursuive longtemps, lui-même, sa quête impossible...

                                                                                                                                               François-Xavier Farine, le 29 septembre 2008.

 

Quelques-uns des recueils de Pierre Tilman :

Hôpital Silence (anthologie - Seghers, Poésie 75) ; Le bonheur est une décision (Sgraffite, 1985) ; Oui, dit Forster d'un air songeur (Telo Martius, 1987) ; Le Blouson (L’évidence, 1994) ; Les statues n’ont pas de poils (Éditions Unes, 1999) ; Tout comme unique (Voix Richard Meier, 2001) publié à l'occasion de l'exposition Pierre Tilman à la Galerie des Extravagances (du 1er décembre 2000 au 7 janvier 2001) et à la médiathèque la Durance de Cavaillon (du 15 janvier au 8 mars 2001) ; J'aime la période des papiers collés de Braque et Picasso (Dumerchez, 2003) ; Ah s’il pouvait faire du soleil cette nuit (Wigwam, 2003)

Robert Filliou : Nationalité poète (Les presses du réel, 2006)

1 « Le domaine qui intéresse ces poètes et qui requiert leur attention, c’est la vie quotidienne, non pas à l’état brut, mais déjà interprété par la presse, l’art, la publicité. » in La poésie contemporaine de langue française depuis 1945 par Serge Brindeau, Éditions Saint-Germain-des-Prés, 1973.

[Texte paru dans la revue Lieux d’Être n°47 en mars 2009.] Secrétariat de rédaction : Madeleine Carcano 17 rue de Paris 59700 Marcq-en-Baroeul - tél. 03 20 51 94 84 / mcarcano.lieuxdetre@nordnet.fr