Jérôme Leroy causant de Philippe K Dick Lille septembre 2012 photo FX Farine

Jérôme Leroy, « douze belles dans la peau-ésie »

J’ai demandé quelques inédits à Jérôme Leroy, car je possède son second recueil dont je ne me sépare jamais : Un dernier verre en Atlantide publié en 2010 aux éditions de La Table Ronde. J’ignore si ce recueil de poésie a été chroniqué ici ou là. Peut-être que beaucoup d’entre vous sont même, à tort, passés à côté de ce livre.

Pourtant s’y trouvent écrites de très belles choses, légères et fondamentales, avec toujours cette délicate nonchalance propre à l'auteur - souvenirs de voyages, de paysages et de lectures sensibles qui appartiennent à « l’or du temps » dont parlait Breton.
Leur lecture m’a procuré la même bouffée de grand air, qu’hier, certains poèmes de Feuilles de route de Cendrars en partance pour le Brésil.
On songe à des blocs de souvenirs indépendants, à ces « nuées de rêverie » chères à Nabokov. Ce sont encore de petits moments  - comme des cartes postales nostalgiques et lumineuses - où la tendresse et la sensualité jettent une belle lumière sur nos âmes grises.

En retour, Jérôme Leroy m’a permis de puiser à volonté dans son blog, Feu sur le quartier général, pour  reproduire quelques-uns de ses textes. Ceci m’a permis de me délecter à nouveau de tout un tas de polaroïds qui y figurent.

Je l’en remercie et l’exhorte à nous écrire d’autres poèmes qui sentent bon « les îles grecques, l’adoration des filles et le compagnonnage incandescent des livres » pour réchauffer l’hiver profond de ce monde.


Poème(s) inédit(s) (pas tout à fait inédits)

de JERÔME LEROY, né en 1964 :


J'aurais voulu être Alain Barrière

J'aurais voulu être Alain Barrière. La perspective d'un bref week-end à Lamballe me rappelle avec brutalité cette douloureuse frustration. J'aurais eu du succès et des soucis avec le fisc dans les années 70. Puis dans les années 80, j'aurais eu une boîte de nuit en Bretagne où à l'occasion, j'aurais fait des apparitions pour chanter « Et je reste des heures à regarder la mer ».
On a traîné dans une autre vie au Stirwen, la boîte d'Alain Barrière. C'était l'époque où l'on était sous les drapeaux, du côté de Coëtquidan. On racontera tout ça en détail, un de ces jours.
Mais quand même, être Alain Barrière, ça aurait été bien.
Toutes ces filles qui se roulent dans l'eau dès que vous chantez, c'est tout de même autre chose...


Aéroport de Porto, 10H36

Et ce matin
Laisse le Palacio do Freixo
Laisse le Douro doré
Laisse les petits plongeurs
Qui se lancent des quais abandonnés
En criant de joie et de peur
Crie comme eux de joie et de peur
La vie ressemble à ça
Laisse le Douro doré
Le pont Eiffel
Les petits plongeurs
Prends la fiat 500 rouge
Rejoins l'aéroport
Laisse le Palacio do Freixo
Crie de joie et de peur
Comme un petit plongeur
Du Douro doré
Et écris ce poème en direct
De la salle d'embarquement
Pour dire à tout ceux que tu aimes
Que tu les aimes


Pour Chris Marker

J’ai rencontré Chris Marker
Sur la jetée
Du port de Serifos
J’avais passé le dimanche à Chora
Perché dans le bleu et le blanc
En seule compagnie du bruit du vent dans les ruelles désertes
On aurait dit parfois une ambiance à la Buzzatti
Ou aussi celle de certaines pages de Giono
Quand il parle des villages perdus de Haute-Provence
Enfin bref c’était pur minéral aérien
Avec des vues impressionnantes sur la mer
Et du côté du port
Et du côté des montagnes
Comme à chaque fois je me disais on peut vivre là
Sur la petite place de la mairie
Dans le claquement du drapeau bleu et blanc
A boire du vrai café grec et sourire d’un chapeau qui vole
Un instant dans l’encadrement blanc
D’un porche chaulé
D’un chapeau qui s’envole dans le bleu
Car il faut bien que vous compreniez que Serifos n’a pas d’arbre et que tout se
joue entre le vent le blanc le bleu

Que c’est un pôle extrême de la survie comme le Japon ou le Cap Vert
Aurait dit Chris Marker par la voix de Florence Delay
Je suis redescendu vers le port
Il y a bien cinq kilomètres de pentes pas faciles
Mais le port la baie la mer reviennent vers vous comme une promesse
Ou une leçon de géographie grandeur nature
Il n’y a jamais grand monde à Serifos le dimanche
Et le ferry du soir est toujours en retard
J’ai vu l’homme sur la jetée
A côté d’une policière des Cyclades
- il faut savoir que les policières des Cyclades sont les plus belles du monde
des mannequins musclés, avec queue de cheval qui passe derrière la casquette
américaine

polos et pantalon de treillis bleu -
L’homme était vieux il semblait demander un renseignement
J’ai reconnu Chris Marker
Je lui ai dit bonjour on a failli se rencontrer une fois je voulais rééditer
le cœur net votre premier roman qui est hors de prix quand par hasard on le
trouve chez les bouquinistes

Vous n’aviez pas voulu pas ni par reniement ni par quoi que ce soit de ce genre
mais parce que le passé c’était le passé même pour les œuvres d’art
En même temps ça ne me dit pas ce que vous faites à Serifos un dimanche sur la
jetée

Il n’y a jamais personne vous savez
le ferry du soir est toujours en retard et bientôt l’ile sera sans soleil
Alors Chris Marker m’a dit
Je crois bien que je suis mort en fait
Et en plus je ne sais pas ce que j’ai bien pu faire de mon chapeau.


Un oubli bien fâcheux

Aujourd'hui
J'ai enfin vu le Rôdeur de Losey
J'ai bu une bouteille de Premier Rendez-vous de Jousset
J'ai déjeuné d'un excellent tataki de thon rouge
J'ai croisé une blonde qui m'a rappelé un amour lointain
J'ai traîné chez les bouquinistes
J'ai trouvé une vieille édition en livre de poche des Filles du Feu de Nerval
préfacée par Kléber Haedens
Plus tard je la rencontrai dans une autre ville
Et du coup j'ai raté la déclaration télévisée
De l'employé du mois des marchés
Qui veut rempiler
Je ne sais pas si je vais m'en remettre
Vraiment je ne sais pas

© Jérôme Leroy, 2012-2013.


La vengeance du poème

La vengeance du poème ce sera d'être écrit
Au dos
Des circulaires mortes
Des rapports d'activités caduques
Des convocations sans destinataires
Des procès-verbaux du néant
La vengeance du poème ce sera d'être lu
Dans
Les bureaux dévastés des administrations finales
Les services préfectoraux désertés
Les salles des marchés aux graphiques aphasiques
Les conseils d'administration aux cadavres essorillés
La vengeance du poème ce sera d'être dit
Par
La jeune fille allongée sur la plage
La jeune fille adossée au marbre chaud de l'après-midi grec
La jeune fille enlacée dans le bleu définitif
La jeune fille dénudée dans le temps libéré.

Extrait de Un dernier verre en Atlantide, Editions de La Table Ronde, 2010, 14 €.


Depuis son premier roman, L’Orange de Malte (1989) à Norlande (2013), Jérôme Leroy peut être considéré comme un écrivain polymorphe.
Il a publié des romans noirs ou policiers (Monnaie bleue, La grande môme, Le Bloc), des livres de science-fiction, des recueils de nouvelles mêlant parfois les genres (science-fiction, polar, fantastique) comme dans Quelque chose de merveilleux ou non Comme un fauteuil Voltaire dans une bibliothèque en ruine, ainsi que deux recueils de poésie.
Jérôme Leroy aime les écrivains illustres, parfois en marge, mais toujours authentiques : Nimier, Nabokov, Montherlant, Félicien Marceau, Philippe K. Dick, Fajardie, Ballard, Pasolini, Carver, Perros, Manchette…
Vous retrouverez quelques-unes de ses chroniques sur le site d'actualité Causeur.fr et réflexions sur son blog Feu sur le quartier général !

(© Photo François-Xavier Farine, septembre 2012.)