Livres-radeaux à emporter sur l'île...


À l’heure des trottoirs mouillés

La lumière tombe sur le sol en petite pluie métallique.
Le vent secoue tout ça sur les pierres et les ombres, sur les épaules courbées des arbres qui roupillent encore.
Au loin, un chat râle. Un samedi, à sept heures trente, y a pas trente-six poilus pour gâcher le paysage.
C’est drôle comme les matins changent.
Les rythmes sont différents et avec eux, la façon d’aborder le monde. Avant, je bécotais lentement mon café devant l’ordinateur ou la télé ou la fenêtre. J’enlevais avec fatigue la broussaille de mes yeux pour atterrir lourdement dans le monde en bouillie. C’était comme si, chaque matin, il fallait se reconstruire un regard. Je me levais plus tard bien sûr, je prenais mon temps. Je m’occupais de moi. Je n’avais pas d’enfant. À présente, je me redresse
dans les éclats, les cris, les joies et la lumière. Il faut être là, tout de suite, dans le monde. Prêt à le croquer.
Il faut trouver ses forces ailleurs. À l’extérieur de soi.
Et on les trouve. Et elles sont fortes ces forces-là.
Je me précipite, les yeux vitreux, entre un biberon, un volet, un café. Je glisse un Sunday Morning sur la platine ou un Dock of the Bay. Mon fils escalade déjà le jour au milieu d’une montagne de jouets. Je vais le suivre, passer par là aujourd’hui. Il me lance une corde.
Je me hisse jusqu’à lui. D’ici, la vie brille comme un trottoir mouillé.

85) Thomas Vinau, extrait de Nos cheveux blanchiront avec nos yeux, p. 97-98, Alma éditeur, 2011,12,80 €. Réédition 10-18 en 2012 (mais épuisé).

Nos cheveux blanchiront avec nos yeux Vinau (2011)

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